• Vallès Latry

Le choriste dans la musique haïtienne

Dernière mise à jour : 11 sept. 2021

Les archives de Nationsoleil | Musique | Publié le 28 mai 2010


En Haïti, le métier de choriste n’existe pas. Tout le monde veut être lead singer ou aspire à l’être, ce qui est tout à fait légitime. Il serait quasiment dégradant pour un artiste de passer sa vie à ne faire que du back up pour les autres, ce serait carrément une tare, un constat d’échec. Faut comprendre que chez nous, les métiers de la musique ne sont déjà pas très payants et s’il faut en plus faire une croix sur la notoriété, alors ça ne vaudrait vraiment pas le coup.


De plus, il subsiste en Haïti une culture du vedettariat assez singulière - alimentée par les animateurs / chroniqueurs - et qui porte à encenser les lead en négligeant tout le reste. Ainsi, on comprend pourquoi tout le monde veut être à l’avant-scène.

On a vu des groupes d’un bon potentiel ruiner une carrière prometteuse à cause de quelques rififis liés au choix des lead sur les morceaux. De persistantes rumeurs ont laissé croire que Papash fut l’une des victimes de ces querelles « fratricides ».


Est-il besoin de rappeler que trois jeunes loups se partageaient le micro chez Papash, Wuydens Joseph, Richard Rouzeau et Ralph Condé? Même problème parait-il chez différentes versions de Kdans, Jude Jean vs Mikael Guirand (Carimi), Jude Jean vs Mac D (Harmonik).


Bref, la liste des groupes nés de dissensions intestines est aussi longue qu’un jour sans pain. Le monde de la musique en Haïti reste aujourd’hui encore un terreau fertile pour ce genre de mésaventures. Ce n’est pas pour rien que certains groupes optent pou un lead singer unique, même si cela est susceptible de compromettre la qualité des chœurs. Ça n’a jamais été le souci premier des groupes et artistes haïtiens à quelques exceptions près. Ce n’est que récemment, en copiant sur nos frères et sœurs Antillais que l’effort est mis en studio sur cet aspect. En revanche, la qualité des chœurs lors des prestations sur scène reste un énorme défi à relever.


On ne saurait espérer mieux de la part d’une industrie famélique où le musicien se vend au plus offrant et où son recrutement se mesure à l’aune du niveau de décibels qu’il peut produire sur scène plutôt qu’à son habileté de tirer le meilleur de son instrument et de s’intégrer dans un groupe dans un jouer-ensemble susceptible de séduire les oreilles les plus récalcitrantes.


On s’entend que l’importance d’un choriste dans un ensemble varie selon le type de musique joué par le groupe ou l’artiste ou selon l’ambiance désirée. Mais lorsqu’on parle de konpa par exemple, on se réfère à une merengue dont l’une des particularités réside dans un dialogue incessant entre le lead et ses choristes. Certains musiciens sont très polyvalents et peuvent jouer d’un instrument tout en donnant de la voix dans la juste tonalité, c’est le cas de Richie, de Kapi et de tant d’autres, mais une majorité de musiciens restent limités et sur scène, ils gueulent plus qu’ils ne chantent créant ainsi une joyeuse cacophonie.


L’état anémique de l’industrie porte aussi les artistes – surtout solo – à faire des choix difficiles dont ils s’accommodent à la longue. Les budgets serrés, les problèmes logistiques et aussi la difficulté de toujours recruter sur place lors des tournées, défavorisent les choristes.


Emeline Michel résumait ces problèmes en nous affirmant que quand vient le moment de choisir entre les choristes et les percussionnistes, elle n’hésitait pas.

De même, combien de fois n’a-t-on pas vu Beethova Obas, Carole Demesmin ou Bélo en spectacle sans le moindre choriste tandis que celui-ci reste une composante importante de leur musique enregistrée en studio.


En somme, la position aléatoire des choristes dans la musique haïtienne rendrait leur situation presque cocasse si elle n’était si tragique. S’ils sont incontournables dans certains genres comme dans la musique Rasin, ils sont généralement traités en parents pauvres de l’industrie et privent celle-ci d’un vivier important pour l’émergence de talents rompus aux pratiques de la scène. Et s’il y a une chose qui fait cruellement défaut à la musique haïtienne, c’est la maitrise de la scène.


En l’absence de conservatoire ou d’écoles de musique dignes de ce nom, il subsiste énormément d’improvisation dans le domaine, et ce, dans tous les corps de métiers qui touchent à la scène : son, éclairage, animation, management, marketing… De ce point de vue, la scène reste la seule école de formation de la relève, un premier contact, un tremplin qui propulserait des hordes de jeunes talentueux ou non dans l’arène musicale.


La musique a besoin d’une masse critique d’aspirants qui la maintiennent en vie, des prétendants sérieux aux premiers rôles qui développent des trésors de génie pour se faire une petite place au soleil sans toutefois reproduire les mêmes schémas et répéter cent fois ce qui a été mâché et remâché.

Pensons-y, il a fallu attendre vingt ans après Emeline et Beethova pour avoir Bélo & Tifane. On me dira que le problème est plus global, certainement, mais ce serait déjà un bon départ vers une vie culturelle plus intense et surtout moins instable.

Beethova Obas, Emeline Michel, Réginald Lubin, Sherley Desgrottes, Zshea sont autant d’artistes qui ont expérimenté cette recette avec plus ou moins de réussite. D’autres ont eu moins de succès, mais la musique haïtienne en a gardé de bons souvenirs. On pense à Jacqueline Denis (Zèklè & Shap), la choriste typique, Béatrice Kébreau (Raoul Denis, Réginald Policard), Sylvie Daréus (Caribbean Sextet, Mirak), Micheline Cazeau (Triomec’s, Eden) et bien d’autres. Adeline Thélusma (Ahdeline) qui m’avait séduite dans ma jeunesse et qui avait longtemps quitté la scène après la débâcle de Papash est en passe de se racheter. Nationsoleil promet bientôt un article à propos de sa résurrection artistique.


Enfin, Roserbie Théoc est aujourd’hui la seule choriste qui mérite d’être mentionnée. Sollicitée dans tous les projets intéressants qui se réalisent en Floride, Kapi de Tabou, Richie et Zenglen, Nickenson et Harmonik… elle est à n’en pas douter la digne successeuse de Jacqueline Denis et on lui souhaite un bien meilleur sort que cette dernière.


Vallès Latry

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