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  • Photo du rédacteurVallès Latry

Emeline Michel : ces femmes qui dansent dans sa tête

Dernière mise à jour : 11 mars

Dans la littérature musicale haïtienne, les prénoms de femmes garnissent les répertoires des groupes comme des artistes solo. Il n’y a qu’à penser à la Caroline de Skah Shah, à la Laura de Tabou Combo, à la Marie-Madeleine de l’Orchestre Tropicana ou à la Marie-Jocelyne de Coupé Cloué pour s’en convaincre. Souvent chantées par des voix masculines, les femmes font l’objet de reproches lorsqu’elles se montrent farouches, réfractaires et quand elles résistent au charme des courtisans. Elles sont louangées et choyées lorsqu’elles se montrent câlines et réceptives. Bref, tantôt reines, tantôt clochardes elles sont néanmoins omniprésentes dans le répertoire musical haïtien même lorsqu’elles ne sont pas nommément identifiées.


Emeline Michel au fil de sa carrière s’est maintes fois essayé à l’exercice en dotant ses personnages de sentiments tels qu’elle parvient à les rendre tangibles, palpables. Au moins quatre femmes seront ainsi personnifiées pour aborder des enjeux chers à son cœur. Nous avons voulu en dresser le portrait et en savoir plus sur sa démarche. Elle a gracieusement accepté de témoigner au sujet de ces femmes qui dansent dans sa tête.


La chanson de Jocelyne

Douvanjou ka leve (SHAP, 1987)


Emeline Michel
Image du disque de Douvanjou ka leve

Nous sommes en 1986, fraichement enregistrée dans le studio de Toto Laraque, la Chanson de Jocelyne est en rotation dans les programmations régulières des stations de radio de la capitale. Puis, tourné dans les studios de Clairimage de Bob Lemoine, le clip qui supporte cette première version de Jocelyne (elle sera revampée pour le disque) donne encore plus de relief au message nappée dans une mélodie mélancolique. En cette période de grande effervescence, la voix de la jeune artiste exprime avec une justesse déroutante la réalité d’une jeunesse qui oscille entre allégresse et incertitude et qui peine à saisir les avantages du changement de régime politique en cours. Car dans cette atmosphère de liesse populaire subsiste quand même quelques doutes.

« Yo di fwa sa se tout bon vre
Peyi a gen pou l chanje
Men tout politisyen sanble
Seson move tan mare … »

Emeline nous raconte ce que représente ce premier portrait pour elle :

De la Collection des Productions Cheval de feu
Avec son uniforme du Collège St-Pierre
" La chanson de Jocelyne, c’est aussi la chanson d'Emeline. Une chanson à trois plumes écrite par Ralph Boncy, Rosy Bazile et moi en 1986. Elle n'a pas beaucoup vieilli en date d’aujourd'hui (malheureusement). Elle décrit L'angoisse d'une Emeline /Jocelyne de 20 ans essayant de se projeter dans le futur incertain d'Haïti. Avec une exactitude déconcertante qui transcende le temps, défilent dans cette chanson les portraits d'un Ti Paul qui part pour trouver mieux, les portraits de ceux qui partent et ceux qui choisissent de rester ainsi que de Jocelyne qui s'agrippe bon gré mal gré à la vie."



 

 

Yon fi kon Magali

Tout mon temps (Justin Time, 1991)

The very best (Cheval de feu, 1995)

 

Tous les textes sont traduits en français
Pochette de la casette de Tout mon temps

En 1990, Emeline et son équipe publient leur troisième album en 3 ans sous le titre Pa gen manti nan sa. Cet opus aurait pu s’intituler A.K.I.K.O tant le titre aura marqué son époque et avec elle, la carrière de l’artiste. D’ailleurs, on aurait pu inclure AKIKO dans cette liste puisque c’est le prénom de l’interprète japonaise qui aura inspiré cette chanson. Tout compte fait, Yon fi kon Magali n’y figure pas. Le morceau sera ajouté plus tard avec le succès Flanm dans une réédition de l’album l’année suivante sous l’intitulé Tout mon temps, publié sous le label montréalais Justin Time Records.

 

Yon fi kon Magali, coécrit avec Ralph Boncy est le récit poignant d’un événement quasiment prémonitoire déroulé dans le contexte port-au-princien de la période Post-duvalierienne mais qui a une résonnance dans la période contemporaine dans son questionnement sur le sens de la justice et de la valeur réelle de la vie humaine, la vie d’un Haïtien, de surcroit d’une jeune femme haïtienne.

 « Pa gen pèsonn k antò
Si l t ap refèt ankò
Se yon lot Magali  ki t ap pèdi lavi l… »

 

Emeline se raconte encore : « 

Yon fi kon Magali est une chanson-reportage mot pour mot, qui raconte l'histoire dérangeante d'une jeune fille nommée Magalie qui a été tuée lors d’une intervention de la police à Port au Prince devant la statue du Nèg Mawon un vendredi à midi. »

 

Emeline a anticipé notre question sur l’omniprésence de la guitare. Plus qu’un instrument, elle donne une perspective remarquable au message, comme une impression à la fois de protestation et de requiem pour la jeune victime et toutes celles annoncées par l’artiste qui poursuit :

« La guitare est jouée par Oswald Durand Junior (Ti Flûte). Et Rambo est un acteur réel de cette scène. »

 Elle nous raconte cette petite anecdote pour situer les conditions dans lesquelles s’est déroulé l’enregistrement :

Oswald Durand Jr
En répétition d'AKIKO
"La semaine d’avant, je me rappelle m’être débattue avec une fièvre corsée. Le jour de l'enregistrement, je retrouvais à peine ma voix, mais Ralph et moi tenions à honorer le rendez-vous avec Bobby Denis à Audiotech. J'ai dû utiliser les techniques apprises à Detroit pour masquer le côté nasillard. La chanson a été enregistrée en une seule prise parce que tout le monde était enchanté du résultat du premier coup."

 




 

Maricela (paroles et musique Emeline Michel)

(Reine de cœur, 2007)


Reine de coeur

Le sort de nos compatriotes dans les bateys dominicains a souvent occupé l’esprit de notre artiste. Sur Sucre amer déjà, le projet de l’auteur-animateur Stanley Péan, elle signe en 1995 une prestation vocale bouleversante et parlante. Elle récidive sur Cordes et âme (2000) avec Viejo, sa version poignante, presque révoltante du classique de Jean-Claude Martineau (Koralen) popularisé par Manno Charlemagne. Maricela sera la dernière lecture de la vie dans les bateys livrée par une Emeline Michel concernée et reconnaissante qui chante la lueur dans les ténèbres à travers l’histoire de cette petite fille doublement punie par le sort.

 

Elle nous raconte dans quel contexte elle a pu se retrouver en République dominicaine :

" J'ai accepté d'accompagner le corps médical composé de plusieurs médecins à un voyage dans les bateys  de la République dominicaine nommé  habitation de Las Yayas  C'est ce jour-là que j'ai rencontré Maricela. Elle est l'image même d'un soleil qui contraste avec le sort tragique qui lui a été jeté depuis sa naissance. Son père et sa mère sont tous les deux morts du Sida, et elle porte en elle aussi le virus. J'ai eu la chance d'être proche d'elle pendant la visite et au fil des mois qui suivront ..."

Elle conclut avec l'impression que lui a laissé cette rencontre :

Sa positivité, sa joie de vivre m'a fait encore plus apprécier et profiter des bénédictions que la vie m'a offertes. 
Si ou la se pou nou ka sonje
Kijan lavi gate n
Pou limyè pou la santé
Fo n remesye la pwovidans



 


 

Djannie

Quintessence (Cheval de feu, 2013)

 

Quintessence

Djannie est l’une de ces chansons qui donnent sens à ces journées de réflexion et d’introspection que représente la journée internationale des droits des femmes. Présentée sur Quintessence - paroles Emeline Michel, musique de Kali) le précédent opus de la reine, Djannie est plus qu’un conseil, c’est une injonction à ne plus céder au silence et à se libérer de la violence sournoise, de la violence tout court malgré les enrobages, malgré les artifices…

Emeline Michel nous le confirme en ses propres termes :

« Djannie  est une chanson autobiographique, une histoire qui m'est arrivée il y a longtemps, mais que j'avais choisi de taire, jusqu'à ce que tous ces cas de violence conjugale créent en moi une urgence de la partager. »

 

Emeline jette un regard poétique sur cet enjeu en dépit de sa gravité :

« Ainsi est née la chanson Djannie qui est le portrait de ces hommes qui aiment mal, qui lèvent le poing pour te donner une bonne leçon et qui reviennent avec des fleurs pour te conter leur amour, te supplier d'oublier et de rester. »
 Li frape w ou pa pale
Ou di w kase ou pale ale
Ou mare
Mwen santi kè ou ap rache
Ou konnen sa pa p mache
Ou mele…

 

Elle conclut en se montrant compréhensive face à l'énigme à résoudre :

« Le texte décrit le déchirement face aux habitudes et les sentiments qui se sont développés, la peur à laquelle on fait face de devoir tout recommencer, puis le besoin de s'aimer plus pour partir. »

 


 


Vallès Latry

 

 

 

 

 

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1 Comment


Jacob RENE
Jacob RENE
Mar 09

Très bel hommage à notre icône nationale, cette grande dame qui transcende le temps et les âges.

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