Nationsoleil | L'Haïti culturelle

 Tabou Combo | Konpa to the world

Une mesure pour rien


Six longues et interminables années. C’est le temps qu’il a fallu aux gars du Tabou Combo pour pondre un nouveau disque après le flop promotionnel et artistique de leur Taboulogy (2004). Yves Joseph (Fanfan) dira à leur décharge qu’ils avaient perdu le Nord, d’où une production qui part dans toutes les directions sans un tronc commun. Le tir est rectifié en tout cas dans ce nouveau disque qui se présente comme un projet très social et politique, presque militant.  Idée judicieuse en ces temps où le superficiel et la facilité ont plus souvent qu’autrement le pas sur la profondeur et le cœur à l’ouvrage. Mais dans cedisque, Tabou Combo n’aura rempli qu’à moitié ses promesses, car si le fil conducteur est bien présent, il manque à ce projet ce supplément d’âme, ce sentiment d’une expérience émotionnelle proche de la plénitude, une sorte de félicité qui ferait voyager à travers les refrains. On reste sur sa faim. Même après plusieurs écoutes, il demeure difficile d’établir la filiation avec le Tabou précédent qui jurait par la luminosité des mélodies, l’éclectisme des rythmes et de la composition, un maniement intelligent des mots, cette manière propre de jongler avec les sons empruntés ça et là et de les fondre pour faire naitre à chaque fois quelque chose de neuf. Le Tabou de «Konpa to the World» est à court d’arguments.

Un disque commémoratif de 4 décennies de musique doit receler un certain nombre de trésors, des surprises, des étincelles voire même un brin de folie et surtout, surtout… de belles collaborations. En parlant de collaborations, on peut questionner les choix du groupe (Michel Batista, Jacob Desvarieux, King Kino) qui n’ont été que d’un apport moyen pour ce disque. D’un point de vue commercial, ça reste à voir, mais artistiquement, il se fait nettement mieux de ce point de vue.

Tabou va sans doute pouvoir se racheter pour le disque des 50 ans. Un album All stars qui réunirait les anciens musiciens et ceux qui sont encore en activité, voilà qui serait intéressant. Des pièces expérimentales ou exploratoires ou avec un orchestre philharmonique, voilà à quoi on peut s’attendre d’un groupe qui a tout fait et qui n'a plus rien à prouver, même si le konpa reste un genre méconnu sur la mappemonde musicale. En somme, une production qui permettrait au groupe de conserver son rôle d'avant-garde et de s'élever et se maintenir au-dessus de la mêlée.

Aussi, un disque commercial qui va jouer dans les plates-bandes de ces jeunes messieurs aux idées étroites lorsqu'elles ne sont pas tout simplement creuses et qui peinent encore, en dépit du temps qui passe,  à maitriser le BA-BA de la musique, pas sûr que ce fut une idée bien inspirée.

 
L'album, morceau par morceau

Gad eta w

Le sujet épineux du piratage traité avec un brin d'humour. Konpa globalize pou mizisyen matirize. Konpa entènasyonal, atis yo menm ap fini mal. Les ingrédients Tabou sont présents, panache dans l’exécution, arrangements fluides, chœurs percutants, répétitifs à souhait et qui accrochent, cuivres qui se mêlent bien à l'ensemble. Ce morceau très commercial qui inaugure le disque est aussi agrémenté d’un beau solo du jeune et talentueux guitariste de Tabou, Dener Céïde, la meilleure acquisition de Tabou Combo depuis Dadou Pasquet, selon Ralph Boncy (voir Montréal).

Atansyon w ap chache

Tabou se paie une cure de jouvence sur ce morceau coécrit par Dener Céïde et Yves «Fanfan» Joseph. Le syndrome de la star mis à nu dans un texte bien articulé autour d’une orchestration qui tient bien la route. Alain Fleurine, tout en douceur, prête sa voix à ce morceau tandis que Shabba de Djakout #1  y va de son rap entrainant et coloré, ma foi très réussi. La basse d’Yves Abel donne du tonus au rythme tandis que la guitare de Dener Céide, encore lui, ajoute une touche de fantaisie qui donne à  l’ensemble une saveur exquise. En somme, un beau jeu d’harmonies qu’on aurait aimé voir se répéter plus souvent dans le disque.

L’argent ne fait pas le bonheur

Le rythme entrainant et dynamique de Tabou reste et demeure intact sur des paroles d’une sagesse indéniable, mais très peu imagées. Une petite dose de métaphores serait la bienvenue sur cette pièce. Fanfan et Jean-Claude Jean (Coq) s’allient pour livrer un morceau qui fera sans doute les délices des inconditionnels du groupe, amants s'il en est du groove. Tout en puissance et en subtilité, les refrains se succèdent et s’emboîtent sans peine. Français et Lingala se côtoient et s’entrelacent aisément dans une nouvelle tentative de jeter des ponts entre le continent noir et l’île perdue dans la mer des Caraïbes.


Kouraj

Le plus Tabou de toutes les pièces du disque.  On y retrouve toute la créativité et l'ambiance de fond propres à Tabou. La voix de Shoubou sied parfaitement à la musique. Jocel Alméus et Fanfan livrent une pièce fort sympathique tant d’un point de vue rythmique que mélodique. Le texte qui se veut commémoratif de la victoire d’Obama, premier président noir de l’histoire des États-Unis, tient ses promesses, mais on aura beau chercher, on ne retrouvera pas le Fanfan lyrique, passionné des grandes et belles années de Tabou. Cependant, même la voix feutrée, quasi éteinte de Jacob Desvarieux n'aura pas réussi à altérer le feu qui émane de cette rythmique pêchue. Mais, on le sait, il ne faut accorder aucune valeur artistique à la présence de Jacob sur ce disque essentiellement tourné vers le commercial.

A mi me gusta el kompa


Michel Batista qui a déserté depuis longtemps le genre Konpa depuis son aventure avec le Super Star Music Machine de Jean-Claude Jean et Adolphe Chancy, fait une rapide incursion sur cette pièce à mi-chemin entre le konpa et le merengue dominicain. Le morceau aurait pu être sympathique si ce n’était une interprétation assez laborieuse et approximative de Michel Batista dont la voix haut perchée ne réussit jamais à rejoindre la musique. Au final, une pièce dansante plutôt fade dont le refrain adhère cependant aisément à l’esprit.

Happy Birthday  Tabou

Fanfan n’a pas été hyper inspiré sur ce coup-là non plus. On est bien loin de Sweet 20 sur l’album Aux Antilles qui a mis en vedette les quatre voix les plus connues de Tabou, Kapi, Fanfan, Shoubou et Herman. On se rappelle l'accordéon de l'intro (Ernst Marcelin – RIP) et le tempo lent et léger. À l'inverse, dans ce morceau commémoratif des 40 ans, les paroles sont plutôt banales, mille fois rabâchées, un Shoubou terne,  une orchestration sans panache, une mélodie linéaire et un solo aux claviers de Jocel Alméus dont on se passerait volontiers.

À ce propos Jocel Alméus, en tant que claviériste n'a jamais réussi à convaincre. Son style linéaire qui laisse peu de place à la créativité et à l'éclectisme neutralise le rythme et lui fait perdre de son éclat. S'il est un plus dans d'autres domaines, possiblement technique voire même au niveau de la composition, son apport en tant que claviériste est franchement négligeable.

Lage m pou ale

Le genre de titre que l’on peut facilement «skipper» tant l’intro très zouk love est insignifiante. Même la voix de Dener généralement intense et profonde ne parvient pas à captiver l’attention aux premières notes. Cependant, après quelques mesures, on se prend à se dandiner et à se laisser tenter par cette curieuse composition. À la relance, les harmonies vocales et la superbe ligne de cuivres (Jason Colby (trompette), Ned Goold (sax), Kevin Cerovich (trombonne) ) surprennent par leur subtilité et par cette fantaisie trop rare sur le disque. C’est une pièce qui se laisse adorer par la texture musicale, mais aussi la richesse de la mélodie et des paroles signées Yves Joseph Fanfan. D’ailleurs, c’est le seul texte qui traite d’amour sur ce disque très social et politique presque militant.

Indépendance Cha-cha


Reprise de la chanson-témoin de l'indépendance congolaise de 1960 de Joseph Kabasele (Grand Kallé). Tabou Combo voulait ainsi souligner l'année du cinquantenaire des indépendances africaines. Pièce distrayante, bien mixée, dépouillée d'artifices et qui rend hommage aux luttes des peuples noirs de ce monde pour l'indépendance et la dignité. Le genre de collaboration qu'on aimerait voir se multiplier dans la musique haïtienne.


Prejije


Tabou Combo est connu pour de formidables reprises de ses propres chansons. On n'a qu'à penser à Manou, Bébé Paramount et Bon anniversaire. L'idée de livrer une nouvelle version de prejije s'inscrit sans doute dans le caractère militant de ce disque. J'ai reçu avec un mélange de fébrilité et de scepticisme la nouvelle de cette reprise. J'avoue ma déception après plusieurs écoutes. Plusieurs choses ne marchent pas dans cette chanson pour qui connaît la version originale: la voix de Kino qui donne l'impression de gueuler dans le désert, des arrangements trop tournés vers le «son lari», le solo le plus ordinaire de Dener Céide. Seule l'intro est digne de mention.
Ceux qui n'ont pas connu la version originale et ces adeptes du «son lari» lui trouveront cependant quelques vertus.

Haïti survivra

Kapi est aux commandes de cette pièce écrite par Pierre André. Qui connaît un tant soit peu l'histoire de Tabou Combo sait que Kapi est un compositeur hors pair qui s'est toujours distingué par une approche lumineuse souvent aux antipodes des formules ordinaires. La majorité des titres espagnols du groupe sont ses œuvres: Panama querida, Dame la plata mais aussi Vin pran chalè (référence) avec des arrangements complexes de la ligne de cuivres, l'an 2000 (Zap zap), 21 juin, fête de la musique (Go Tabou go – en duo avec Emeline Michel), En exil… Ceci pour dire que dans Haïti survivra, l'inspiration n'est pas au rendez-vous. Kapi a raté sa cible cette fois: une mélodie plutôt approximative, un texte qui s'emboite mal à la musique qu'on assimilerait aux pires chansons évangéliques comme il se joue tant dans les émissions matinales sur les ondes haïtiennes. En somme, une recette qui ne prend pas.

Anye kite l atò / Kanaval song

Pièce festive, mélange de rara et de rabòday qui rappelle et reprend quelques refrains de Kote moun yo (Aux Antilles). Une manière pour Tabou de se rappeler aux souvenirs des inconditionnels de plus en plus vieillissants et de porter les plus jeunes à fouiller un peu dans son immense répertoire. On signalera la participation de Chico Boyer (Foula) à la basse.

 

Vallès Latry

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Choucoune ou le vol qualifié d'un joyau national

Publié le 1er août 2006

Peinture Jacques Richard Chéry, Cap-Haïtien, 1929.