Nationsoleil | L'Haïti culturelle

 Jean-Alix Holmand, san pran souf - Le rêve québécois

22 octobre 2009

Le cinéma haïtien fait rarement dans les films d’action, les suspenses, les intrigues un peu tordues. De timides essais nous sont venus récemment de Miami et d’Haiti avec notamment un réalisateur tel que Samuel Vincent dans des films comme Temptation (2004), Nathalie et Jean-Gardy Bien-Aimé dans Le Revers de la médaille. Mais, généralement, ces thèmes sont plutôt négligés au profit de sujets tels des drames sentimentaux et sociaux qui sollicitent davantage des dialogues et moins des cascades et des effets spéciaux, toutes ces choses dont l’absence rend le cinéma haïtien, fade, peu enlevant et linéaire auprès d’un certain public.

Eh bien, Jean-Alix Holmand entend rompre avec cette pratique. Arrivé dans le monde du cinéma en 2005 avec Convoitises mettant en vedette une Fabienne Colas au top de se forme, ce jeune réalisateur nous a livrés une demi-douzaine de films qui prétendent se démarquer du répertoire cinématographique habituel. Jean-Alix Holmand ne s’embarrasse pas des incontournables questions identitaires, ses films traitent invariablement de thèmes universels, sauf une touche d’haitianité ça et là comme dans Obsession (2007) qui traite d’amour déçu, de sorcellerie, de zombification. Sinon, l’ensemble de son œuvre, du moins les thématiques abordées, est accessible à un public qui transcende les frontières de l’espace haïtien.

Avec San pran souf, Jean-Alix Holmand reste fidèle à ses habitudes. Personne ne pourra lui reprocher de ne pas avoir de suite dans les idées. Les reproches souvent formulées à l’endroit du cinéma haïtien consistent entre autres en son caractère sectaire, l’étroitesse de vue des réalisateurs qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Jean-Alix Holmand est d’une toute autre race. Si on a un reproche à lui faire, ce serait que ses histoires pèchent par un manque flagrant d’originalité. Les intrigues sont celles de n’importe quel roman d’Harlan Coben. Bon, d’accord, plusieurs coches en dessous, mais semblables dans le sens des pitreries de Myron Bolitar, son héros, et la prévisibilité des actions. Car avec Holmand et particulièrement dans San pran souf, une fois la base de l’intrigue installée, le reste se devine aisément. Pas de surprise.

Énorme brèche donc dans la stratégie de Holmand, on ne singe pas les autres lorsqu’on veut se démarquer.  Surtout si on ne peut faire mieux qu’eux. Car le rêve de ce jeune réalisateur serait de percer le marché québécois, un marché jalousement et hermétiquement fermé. Le cinéma est avant tout affaire de moyens, reconnait-il. J’ajouterais que c’est aussi question de talent, de flair et de sens critique. Si on n’est pas suffisamment conscient de ses limites pour savoir qu’un film d’action capable de transcender les barrières locales pour nager dans les grandes eaux,  doit être doté d’ingrédients essentiels comme un sens singulier du détail, une fine intuition et une imagination frisant le fantastique propre à tirailler les spectateurs dans tous les sens, on n’a aucune chance d’arriver à ses fins. Surtout lorsqu’on est un immigrant, qu’on ne fait pas partie du réseau et que nos films sont sous-titrés.

Voilà pour l’intrigue.

Maintenant, si on n’a pas de budget pour les effets sonores, en passant passablement réussis dans ce film, pour les effets spéciaux quasiment absents, les cascades inexistants et si on ne peut compter sur un casting capable de transmettre l’émotion autrement que verbalement, alors on peut oublier le rêve québécois.

Il reste le cinéma d’auteur. Le cinéma d’action pour ceux qui en ont les moyens. À nous le cinéma équitable.

La dure réalité

Maintenant, si on reste dans la perspective du cinéma haïtien sans prétention et qu’on réduit le rêve à une dimension plus régionale, pour rester positif, alors San pran souf est un film à voir. Vous verrez une histoire qui se tient, que vous avez sûrement vue ailleurs, mais qui coule aisément. Les destins qui se croisent sont à la mode dans le cinéma, Crash, Babel, Amour, mensonges et conséquences… et tant d’autres. San pran souf est aussi l’histoire d’une rencontre d’éclopés affectifs, englués jusqu’au cou dans une épaisse toile d’araignée, forcés de faire œuvre commune pour leur survie respective. Prostitution, infidélité, trahison, corruption, vengeance… tout y est. Musique de circonstance, autrement dit musique de suspense omniprésente (inutile des fois) pour soutenir la tension, images généralement bien cadrées, quelques erreurs de sons et de maquillage ça et là, mais si on excepte les scènes de combat d’une lenteur exaspérante, San pran souf est un film techniquement potable dans l’ensemble.

Quant à la crédibilité des acteurs, je laisse la surprise aux spectateurs. Petite mention cependant à Myriam Jean dans le rôle de la prostituée et à Graphy Junior Jules dans le rôle du méchant proxénète.

Distribution: Jean Alix Holmand, Myriam Jean, Graphy Junior Jules, Yvon Chéry, Jean Harry Clerveaux, Arland Jean Paul, Jean-Rony Lubin, Jeff Moise, Evencia Magiste, Wesly Charles, Clément Rivarol, Josianne Milus.

Séance du 18 octobre 2009 au Collège Ahunstic à Montréal

Photos: Nationsoleil 

Vallès Latry

nasyonsoley@yahoo.ca