26.08.2008

BélO, une référence

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BélO est un artiste fascinant doué d'un sens musical aigu. Surprenant aussi, au vu de ses accomplissements pour une si jeune carrière. Son palmarès et son parcours sont en effet remarquables pour un jeune haïtien. Sur le plan international, peu d'artistes ont une feuille de route aussi impressionnante que la sienne en un laps de temps si court. BélO a la fougue et le flair artistique d'un Master Dji, l'aura d'un Beethova avec qui il partage cet amour de la musique métissée. Les similarités avec Beethova se multiplient d'ailleurs. Voyons ça, des accents jazz dans lesquels trempent sa musique et cette générosité musicale qui le porte à s'ouvrir à ses pairs et ainsi enrichir ses œuvres.
BélO est aussi habité par cet amour de la scène. Où mieux que sur une scène peut-on réellement se faire valoir? Tifane l'a compris ainsi que BélO et la tendance s'établit tranquillement chez les jeunes artistes solo qui tentent de percer le très étroit marché musical haïtien.
Mais, BélO, c'est encore la marque d'un grand parolier. De ceux qui ne se font plus. Les Jean-Claude Martineau (Koralen), Syto Cavé, Ralph Boncy, Beethova, Emeline Michel...qui ont trouvé le secret de la magie des mots. Tranquillement, BélO prend sa place dans ce petit club restreint de maitres des mots dont chaque texte est une œuvre d'art.
C'est ce BélO, rendu à une maturité quasi-instantanée, qui nous propose aujourd'hui RÉFÉRENCE.
J'ai voulu comme d'habitude, au gré d'une revue, dire mes sentiments sur cette nouvelle œuvre. Mais après mûres réflexions, j'ai pensé que je n'avais rien de plus à ajouter aux excellentes revues éditées sur le Net, particulièrement celle de Radio France Internationale dont le concours Découvertes RFI 2006, que BélO a gagné, fut sans doute déterminante dans la carrière et la perspective musicale de l'artiste. Titre Les esprits jazz de Bélo.
Mais surtout ma conviction a été faite lorsque j'ai lu la revue ô combien complète et admirable de Roland Léonard dans le Nouvelliste. Titre: Blue BélO.
Je vous mets ces deux revues en hyperlien. Lisez-les, procurez-vous le CD ou l'inverse et vous m'en donnerez des nouvelles.

Photo de Myspace/BélO

Écouter des titres de l'album sur Nationsoleil Jukebox.

Vallès

23.06.2008

Mizik Mizik - Paradi nan lanfè

Huit ans après la sortie de leur très populaire album Blackawout, les joyeux drilles de Mizik Mizik, selon l'expression de Joe Dams, réinvestit la scène musicale avec un nouvel opus de 9 titres, Paradi nan lanfè à la pochette graphiquement bien réussie, mais minimaliste, aucune photo du groupe à l'intérieur, pas de textes des chansons et sur le dessus, rien que le visage de cette fille au sourire de Tanya St-Val.

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Première remarque, l'amour a la cote ces temps-ci dans le konpa. On a beau être en période de crise où domine généralement les thèmes plus sociaux, l'amour règne en seul maitre. Depuis que les groupes rasin ont abdiqué et que le témoin a été timidement récupéré par les groupes rap/ragga, les artistes haïtiens préfèrent l'évasion au militantisme, les rimes vaporeuses aux jeux de mots cinglants ou voilés, c'est selon. Signe des temps donc. Il faut croire que les messages ne portent plus à force d'être stériles…

Bref, Mizik Mizik à l'instar de Zenglen n'y échappe pas. En tout cinq titres sur huit, si on exclut la meringue carnavalesque, sont à saveur romantique. Le konpa livre en ce sens une furieuse compétition au Zouk.

Deuxième remarque, Paradi nan lanfè est un album collaboratif qui combine les talents de parolier et de compositeur des trois ténors du groupe et de Bellande Jacquet (Choupite), dynamique percussionniste (cloche), détenteur de la marque déposée de Mizik Mizik avec ses breaks percutants et une présence unique sur scène. Deux titres donc coécrits par Choupite et cinq par Kéké Bélizaire. Pour le reste, Fabrice Rouzier et Eric Charles cosignent à un titre ou à un autre toutes les pièces de l'album.

Les textes sont d'inégale qualité et comme on pouvait s'y attendre, ceux qui parlent d'amour sont les moins intéressants. Il me semble que dans le konpa, tout a été dit sur ce sujet et les auteurs éprouvent de plus en plus de mal à faire preuve d'originalité. Pour les jeunes auteurs, c'est devenu une périlleuse épreuve. Gilbert Ravix s'est essayé et a piteusement échoué. D'ailleurs, si ce jeune recru du groupe a un quelconque talent, j'attends encore de le découvrir.

Chavire, le premier titre qu'il chante sur l'album, un zouk qui tournait sur les ondes depuis plusieurs mois, n'a strictement aucun intérêt. Je m'étonne même que le groupe l'ait offert en l'état. Ah oui, je crois savoir pourquoi, sur le Net, c'était quand même bien reçu. L'autre performance de Ravix, Pa gen rezon, un twoubakonpa, a été dépouillée de sa saveur du fait de cette voix disgracieuse qui lasse et gâche au final la belle orchestration de la pièce. Skip. Double Skip en fait car ce carnaval me fâche, il m'a tout l'air d'être du remplissage sur un cd somme toute de 9 titres seulement.
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Bref, après ces coups de gueule, les coups de cœur, trois en particulier. D'abord, la pièce d'ouverture de l'album, Mal qui fustige les fauteurs de troubles, ceux qui tiennent ce pays en otage. Eric Charles les exhorte à baisser les armes et à faire la paix les prévenant au passage de l'effet boomerang de leurs méfaits. Un konpa solide qui débute tout en douceur telle une marche et prend peu à peu de la vigueur. Rien de superflu dans cette chanson fortement ancrée dans la tradition Mizik Mizik et qui donne le ton à cet album qu'on voudrait plus revendicatif.
Puis, La vi ka bèl, cosigné par Eric et Fabrice. Ce titre s'inscrit dans la même veine que le précédent. Un appel à l'unité afin de redonner à Haiti son lustre perdu. L'orchestration est excellente, l'ajout de la guitare acoustique de Mika Benjamin est simplement rafraichissant et donne une saveur particulièrement agréable à cette pièce agrémentée de beaux chœurs par ailleurs.
Enfin, Nou la, une autre collaboration Fabrice/Eric. Le Mizik Mizik de l'album De Ger revit l'espace de quelques minutes. Du panache et beaucoup de punch dans cette chanson dont le texte est somme toute banal, un Choupite des grands jours rythmant la chanson avec adresse sans jamais verser dans la démesure et un beau dialogue Fabrice/Kéké qui trouve là une rare occasion de montrer sa versatilité coutumière. Mention spéciale pour l'arrangement des cuivres qui sont introduits en douceur après le solo de Kéké. Et même un clin d'œil à la cadance Rampa de Wébert Sicot. Très bien inspiré.

Moins spectaculaires, mais tout aussi appréciables, Paradi nan lanfè et Ranmase konpa. Deux titres de factures différentes qui définissent d'ailleurs l'unicité de cet album.
Le premier qui donne aussi son titre à l'abum, une belle intro, un konpa love dans la lignée des Webè et Lè n ap fè lanmou où Eric Charles donne toute la mesure de son talent. Et le second, un konpa up-tempo, style danse ploge (De ger) qui rend un hommage bien mérité aux artisans du konpa. Ce titre fera sans aucun les délices des festivaliers déchainés. Attendons voir.

En guise de conclusion
En écoutant l'album la première fois, on est surpris des variétés de tons et d'approches que le groupe nous sert. D'une pièce à l'autre, la tonalité est diverse et variée, un konpa multicolore, multiforme qui préjuge de la maitrise des musiciens de leur élément. D'ailleurs, Mizik Mizik a pu compter sur de grosses pointures du konpa notamment au niveau de la section rythmique, Yves Albert Abel (Tabou Combo/Riyèl) à la basse sur plusieurs pièces et Shedly Abraham (Djazz la) à la batterie. Il en est de même pour la section cuivre soutenue par l'expérimentée équipe de Magnum Band, on nomme ici le fabuleux trompettiste André Déjean, le saxophoniste Paul Hennegan et le tromboniste John Normandin.
Un bémol cependant, le concept de l'album, riche d'un point de vue rythmique et même harmonique, limite les ardeurs individuelles. Personne n'a voulu prendre de risque sur cet opus, le mouvement d'ensemble et la mesure étant les consignes clé. Ce qui est dommage lorsqu'on considère le talent de la plupart de ceux qui en sont les artisans. Les solos de Fabrice sont plutôt ordinaires, peu accrocheurs même en ayant eu recours à profusion à la polyphonie. Kéké a pris peu de place sur l'album, délaissant les solos et les effets pour privilégier un travail de base style guitare rythmique, utile cependant.
De ce point de vue, dans un konpa plutôt neutre où les véritables talents sont plutôt rares, Mizik Mizik s'est privé d'une belle occasion de s'affirmer davantage. Il demeure somme toute que cet album est l'un des meilleurs cd konpa produits ces dernières années.

Vallès Latry
juin 2008


08.06.2008

Zenglen, 5è vitès – Mi-figue, mi-raisin

La musique de certains groupes me laisse complètement indifférent. Pour citer un exemple patent, Carimi. Depuis son premier album qui a eu un effet rafraichissant et innovateur sur le genre konpa, le groupe a fortement décliné dans mon estime et ce, en dépit du respect que j'ai pour la fougue de ces messieurs, leur franc succès dans l'espace haïtien et de la bonne gestion de leurs affaires.
Zenglen en revanche, malgré leur gestion déficiente, leurs déboires constants et leur instabilité, est demeuré au cours des ans un groupe que j'ai toujours accueilli fiévreusement. La qualité de leur konpa fait l'envie de plus d'un et a toujours eu un effet enivrant sur moi. Par le passé, le groupe a produit de très bons albums, mon préféré demeure cependant Do it right, une combinaison gagnante Gracia/Zenglen qu'on ne verra peut-être plus à l'avenir. Le précédent album avec le duo Réginald/Fréro souffrait à mon sens d'un manque de créativité. Aussi, j'attendais impatiemment que le groupe rebondisse avec la sortie de leur plus récent opus 5è vitès.

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Ils avaient en effet beaucoup de choses à prouver. Le départ de Nickenson Prudhomme a laissé un vide de la taille d'un cratère. Billy et Dano, ses successeurs, avaient de grosses godasses à chausser. Ils s'en sont bien tiré, essentiellement parce qu'ils ont singé Nicky de bout en bout, même son, mêmes solos comme si le fantôme de Nicky habitait encore les lieux. Avec ça, Zenglen a gardé son style intact, mais eux n'ont pas pu se démarquer, bridés qu'ils étaient depuis le début. Et l'on s'étonne qu'ils soient allés voguer sous d'autres cieux. Rappelons que quelques jours avant la sortie de l'album, Dano quitte Zenglen pour Gabèl, une formation de seconde division.

Quant à Kenny Desmangles, j'avoue qu'il est loin d'avoir comblé mes attentes. Je m'attendais à un niveau au moins égal à celui du temps de New York All Stars car les deux groupes, bien que jouant de styles différents, sont tous deux des Full band de type heavy konpa. Alors, Kenny y est allé de notes discordantes, textes qui collent mal à la mélodie (c'est pas lui qui les a écrit, remarquez, mais…), rimes forcées, voix nasillarde accentuée ça et là… des petits détails qui agacent sans pourtant gâcher l'ensemble.

Mais il n'a pu mettre ses «talents» de compositeur que sur un seul morceau let's start over, totalement insipide d'ailleurs. Mais revenons au fait que Richie ait accaparé l'ensemble de l'album. Je me questionne sur la justesse de cette stratégie, si c'en est une. Comment sert-elle le groupe? Finalement, on n'a qu'une seule perspective, une seule couleur sur cet album, celle de Richie. Pour preuve, la seule composition de Brutus, Peye Bill, potentiel hit, le genre que le public – pas moi- aime, est arrangée par Ritchie.

Cela dit, si le groove est toujours aussi consistant, d'un point de vue mélodique, l'inspiration n'est plus aussi fraîche qu'elle l'était. Richie n'invente rien, sauf sur des pièces comme Mwen pa p tounen (K'anyway), meilleure performance vocale sur l'album, un morceau qui se tient bien du début à la fin et aussi Fòs desten, le titre le plus créatif de l'opus avec de forts accents latins, de toute beauté. Ici, Kenny s'en tire bien encore une fois avec des soupçons de Réginald Cangé dans la voix, dans les deux cas d'ailleurs, surtout dans les notes aigues. Ce sont d'ailleurs des mid-tempo et je commence à croire que Kenny est peut-être plus à l'aise dans ce genre que dans les up-tempo endiablés où son ton nasillard parait davantage. Totalement désagréable. Fòk sa chanje clôturerait mon top 3. Contrairement aux deux autres titres, celui-ci est plus rythmé, très animé avec un super travail du claviériste, Dano. Le texte est ordinaire, mais la musique fait oublier ses imperfections.
Par ailleurs, d'un point de vue lyrique, même problème que précédemment. On aura beau me dire que ce n'est pas important dans le konpa qui est essentiellement un genre rythmique, je persiste à croire qu'une bonne pièce konpa ou autre doit être un tout. Dans cet album, les textes qui émergent ne sont pas légion, ce sont les mêmes titres cités précédemment. Même si Zenglen (Richie) a tenté de varier les thèmes. Social comme dans Ti bebe où il est question de grossesse précoce, d'éducation sexuelle ou dans Fòk sa chanje qui traite de liberté d'expression, de prise de conscience, de changement ou encore dans Peye bill qui évoque le phénomène bwase (débrouillardise)… Romantiques dans mizikanou avec Roserbie Théoc – j'ai encore du mal à me faire à cette voix, désolé; Let's start over
Bref, un ramassis de réchauffé dans l'ensemble, l'humour légendaire de Zenglen qui frise parfois la trivialité, a pris de pâles couleurs; dans les textes romantiques, les jeux de mots et les images propres à Ritchie se font rares; les textes djòle (vantard) comme OFF et 5è vitès occupent tout l'espace. Il est évident que cet album a été composé en pensant aux prestations dans les festivals. Pourtant, les raps de Ritchie sont le plus souvent à point. Celui de Brutus dans Peye bill l'est tout autant, un Jacob Desvarieux en miniature. Mais, ça ne suffit pas.

En revanche, la ligne des cuivres est carrément démente, malheureusement le plus souvent à l'unisson et sans ligne mélodique précise, on aura bien du mal à les fredonner. Je crois que les jeunes musiciens devraient mettre à contribution l'expérience des anciens qui vivent encore pour leur arranger leurs cuivres. Loubert Chancy, Les Frères Déjean, Anderson Cameau, Eddy Brisseaux… Car c'est bien beau de se convertir en full band, mais encore faut-il que vous ayez l'expertise pour habiller proprement votre musique. Mais, ça c'est une autre histoire.
Nicolina a bien livré la marchandise dans mizikanou, un solo en deux temps, bien inspiré. Les chœurs sont bien arrangés dans l'ensemble. On n'en attendait pas moins de Zenglen. La basse est correcte, Richie a fait montre d'un jeu varié tout le long de l'album avec des breaks bien à propos, mais mon problème reste Louixiene Floristal (Pozo), tellement prévisible, tellement peu créatif. Enfin!

Vallès Latry


17.01.2008

Emeline Michel - Reine de cœur, un recueil de joyaux

Par Vallès Latry
Nasyonsoley

En résumé (pour les paresseux et pour ceux qui ne donnent pas du temps au temps)

b7336975f3f47a377114067eca9b4b2c.jpgDans Reine de cœur, Emeline opte pour la simplicité, rien de superflu, juste l'essentiel jusqu'au choix des instruments, accordéon, flûte, violon, des instruments de moins en moins utilisés dans la musique haïtienne. Mais Reine de cœur confirme aussi la constance de l'artiste d'un point de vue lyrique aussi bien que rythmique. Qui connaît un tant soit peu sa carrière et est attentif à sa démarche peut aisément faire des liens entre ses différents projets.
Emeline c'est aussi ce don rare de façonner une musique accessible sans pourtant jamais céder aux compromis. Ce qui fait de cet album une collection de perles mélodieuses, de rythmiques mais aussi de véritables joyaux poétiques créoles. De par son approche plurielle et homogène, Emeline transcende la musique caribéenne. En un peu plus de 20 ans de carrière et en dépit des mutations que l'industrie de la musique connaît, notamment la numérisation de l'œuvre musicale, la musique manufacturée, Emeline est parvenue a insuffler un air intemporel à la musique créole et aux musiques du monde au point de réussir à ressusciter note par note une espèce sans cesse moribonde.
Avec Reine de cœur, Emeline joue avec nos émotions en nous transmettant très habilement les siennes. Éclat de rire dans histoire d'eau, tristesse profonde dans Maricela, extase dans banda, questionnement dans Awa, humour, enjouement dans Fè van pou mwen, gravité, promesse dans Jodiya, désir, passion dans Yon ti mo…on aura passé en revue tous les sentiments et on en sort tout confus, mais une confusion salutaire comme lorsqu'on se réveille d'un bon rêve dans lequel on a été errer dans des pays lointains.
Reine de cœur, c'est l'histoire d'une vie, c'est peut-être aussi la nôtre, qui sait.

Petit bémol: Une pochette inspirante, mais peu de photos dans le livret, mais surtout la qualité douteuse de l'orthographe créole en rupture avec ses albums précédents.

Reine de coeur, pièce par pièce, note par note

REINE DE COEUR s’ouvre avec le pétulant Gade papi, un hymne au rêve, à l’espoir et au succès, mais également une pièce autobiographique. Les cordes, les percus avec entre autres le remarquable Azor, les chœurs et la voix d’Emeline s’entremêlent à la perfection. Une symbiose musicale au parfum de célébration qui évoque la danse autour d’un feu dont le crépitement des flammes serait les tambours et les paroles inspirantes, gorgées de sagesse d’une griot(te) qui se nommerait Emeline, seraient le vent qui maintient et revigore les flammes.
« Pa janm doute sa w ap swete jodi - Demen pwal tounen reyalite w… »
1a502ca388b11c711ce5cbb52b1bac91.jpgCarol Hodge, le batteur anguillais ainsi que Dominique Kanza, le guitariste congolais sont absolument époustouflants sur cette pièce.
Trois autres pièces s’inscrivent dans la même veine, un rythme péchu, vivant, aisément classables dans le genre world, musiques du monde:
Banda (7) basée essentiellement sur une ligne rythmique absolument démente dont les refrains sont empruntés de la musique traditionnelle. Sur un arrangement plutôt rustique signé Emeline, le ton est donné par le maître incontestable du rara haitien, Dadi Beaubrun à la basse, l’un des rares capables de la faire sonner comme un bambou. Les percussions et les chœurs qui reproduisent les chaudes sonorités vocales des paysannes engagées dans les konbit réveillent des souvenirs de Léogane. On s'imagine le major jonc qui fait tournoyer son instrument avec une dextérité peu commune tandis que la foule se laisse entraîner par les tambours qui résonnent comme des battements de cœur.
Twa fèy (11) au même titre que Banda est un hommage à la tradition. Nous constatons avec bonheur que c'est une tendance qui se répète de plus en plus chez nos artistes qui maintiennent ainsi en vie des airs traditionnels. Et en dépit du fait que les choix portent souvent sur les mêmes titres – twa fèy, Latibonit, kouzen… - cette démarche est loin d'être futile car chacun y va de couleurs et saveurs différentes tout en rendant actuels des airs qui sinon seraient condamnés à errer tels des fantômes dans les ruelles des oubliettes.
La version que nous offre Emeline est rafraichissante, elle met en valeur des chœurs splendides sur un rythme syncopé qui donnent du tonus et de la profondeur à la pièce. Encore une fois, la ligne rythmique est à surveiller: le percussionniste Markus Schwartz (Mozayik), Adrian Legagneur (basse) et Carol Hodge apportent une contribution non-négligeable à la musique tandis que Makarios nous fait un solo timide, peu créatif et particulièrement décevant, bien loin du talent qu'il a démontré au SOB'S le 2 décembre 2007.
2497a2dff017a2ec0cd850ec931921ec.jpgLe quatrième morceau de la série, Chans (9), est l'un des plus aboutis de l'album. C'est un euphémisme. En fait, cette pièce est absolument époustouflante. Un percutant yanvalou qui s’inscrit avec énormément de verve dans la mouvance jazz créole. Emeline bénéficie ici de la complicité du bassiste Adrien Legagneur qui la co-compose avec elle. Cette pièce inspirante qui parle de chance, de lutte, d’espoir et de réveil met en exergue une pléiade de talents dont Makarios Césaire et Dominique Kanza (guitares), Sergo Décius (percussions), Frédéric Las Fargas (piano), l’Anguillais Carol Hodge (batterie) et le talentueux jeune violoniste Daniel Bernard Roumain (DBR).
« …Pa kite yo mache sou pye w bouje bouje bouje - Kanpe trase chimen w… »
Un message-force répété tel un leitmotiv par les choristes dont Myriam Barthellus pour insuffler un peu d'énergie à un peuple qui trop souvent ces temps-ci, tend à courber le dos.

Puis les chansons soleil macérées dans les rythmes tropicaux ou néo-tropicaux comme Maricela (10), l'une de ces chansons qui se laissent aimer, simplement, naturellement. Un twoubakonpa léger qui laisse planer une voix intense, pétrie d'émotions, qui égrène ces mots fatalistes sonnant comme un glas. Mais aussi, un récit poignant, tragique mettant tristement en vedette cette petite fille dont le sort nous rappelle notre impuissance devant certaines réalités, mais aussi nos chances et nos bénédictions
«Si ou la fò n ka sonje kijan lavi gate n - Pou limyè pou la sante - Fò n remesye la pwovidans…»
Un refrain lancinant qui nous trotte dans la tête dans les moments les plus inattendus.
« Maricela koubaba - Se la lavi poze w - Ou pa t mande pou w te la - Zetwal ou klere konsa
Maricela mi bella - Li twò bonè e li twò ta - Querida si ou la - Gen yon bon rezon pou sa»


Ou Awa (4) du nom d'Awa Sissao, jeune chanteuse Burkinabé qui chante en duo avec71bcdcf4b02732cc2c80b8674cde3361.jpg Emeline sur cette pièce. Tout en subtilité, deux voix sublimes qui apaisent telle une berceuse créole, un murmure dans nos oreilles. Le violon de DBR, entertainer de classe et la guitare du jeune David Douada ajoutent encore à la souplesse et à la profondeur de ce morceau qui fait dans l'universel. C'est un dialogue entre deux femmes sur la sempiternelle et insoluble énigme de l'homme et de la femme, un questionnement:
«Est-ce l'histoire de la pomme qui a tout déréglé…» et plus loin …«La plus terrible des guerres se passent dans nos maisons…»
Rythmiquement proche de Mwen bezwen (Ban m pase), Awa fut mon premier coup de cœur sur Reine de cœur. Un petit bijou accessible et exportable.

Également, Yon ti mo, un konpa sensuel, plus love que love qui tape en plein cœur, une ambiance lascive, mélancolique, deux voix qui se mêlent pour réinventer un genre en toute simplicité, sans chichi ni fioritures, une recette qui fait mouche. L’ingénieux Daniel Beaubrun, pourtant peu connu pour être un arrangeur konpa, est passé par là. Il chante et signe aussi la musique avec Emeline qui écrit les paroles. Poétesse parmi les poètes, celle-ci manie les mots avec une aisance rare qui fait honneur aux grands auteurs créoles. Comme quoi, on peut encore parler d’amour et de désir sans les Ti cheri vini jwenn mwen ou cheri w ale kilè w ap retounen…
« …Kon w lodè bougenvilye - Nan fon kè m ou ret tache - Menm lè m pa bat kò m m pa chache w
Kankou savann sèch anba lapli - Kè n ap bwè tout myèl tandrès ki te sere… »


Et aussi, Mwen pa ka lage w (2). Un autre hommage à Haiti, nostalgique et revendicatif qui traduit les sentiments confus, ambivalents d'une diaspora en mal d'identité, qui se cherche une niche où laisser éclore ses rêves. Le drame perpétuel d'un peuple à l'âme d'éternel exilé:
« Ou ka w ete m andedan peyi mwen – ou pa ka wete peyi a anndan mwen…»
Gaguy Depestre (Caribbean Sextet) qui a notamment orchestré le classique Mawoule de Carole Demesmin, est à la flûte et Alain Juste à l'accordéon.
Mwen pa ka lage w est un twoubadou qui s'inscrit dans la lignée de nasyon solèy (Rasin kreyòl) aussi bien d'un point de vue thématique que rythmique. La voix d'Emeline est vraie, son émotion authentique, ce qui donne un cachet particulier à ce morceau.

In cha' Allah est la pièce la moins inspirée de Reine de cœur. Ce n'est pas tant que le 281cb18ffd7eeefaddffce3c2f9e9f8b.jpg message ne soit pas utile, mais il est débité sur un ton quasi-monocorde qui contraste avec le reste de l'album où sur chaque pièce ou presque, l'émotion peut être découpée au couteau tant elle est palpable. Pourtant sur le plateau de l'émission Belle et Bum sur Télé Québec en décembre dernier, son interprétation a été bien meilleure.
In cha'Allah est un message universel sur la paix, la tolérance avec des effets sonores assez réussis. Cependant Emeline rate ici une belle occasion d'introduire dans sa musique des sonorités plus orientales comme le raï ou puiser dans le riche héritage rythmique des peuples de ces régions. Ça lui avait tellement bien réussi lors de son passage en novembre 2005 au Festival du monde arabe où elle avait accueilli un percussionniste arabe très en verve ainsi qu'une danseuse de Baladi qui avait fait les délices du public présent au Corona (Montréal) cette soirée-là.

Jodiya est une déclaration d'amour, une berceuse mélancolique qui s'ouvre au son de 6523d15f3580507baa3ce1e85d31c8ef.jpgl'accordéon de Lelo Niko, bientôt rejoint par une voix empreinte de tendresse et la guitare de Toto Laraque. L'ensemble est simplement renversant. Emeline l'a composée pour son fils Julien à un moment où elle traversait une mauvaise passe dans son foyer, confie-t-elle à CPAM, la radio de la communauté haïtienne de Montréal. Mais, j'aime à penser que c'est le genre de discours que l'on voudrait tenir à tout être que l'on chérit.
« Ou se yon koub ki chanje wout lavi m - M pa pè di m konn sa k pi fò ke renmen - tout moun ka fè move zafè, - ou rete pi bèl bagay mwen fè ».
L'impayable Sergo Décius aux percussions est magique sur cette pièce et le génial Yves Albert Abel complète la fiche de cette pièce.

Les acoustiques, les passe-partout

Fè van pou mwen (5) – Syto Cavé/Boulo Valcourt - est une de ces nombreuses pièces acoustiques dont Emeline raffole. Et ça lui a toujours réussi. En 20 ans de carrière, la liste est longue. Songeons par exemple à Viejo (Jean-Claude Martineau – Koralen), Matelo (Beetov), Foli damou (Syto Cavé), et aussi à celle qui a lancé sa carrière Peyi mwen cheri (Loulou Dadaille à la guitare dans la version originale).
La version d'Emeline est simplement succulente. Elle épouse la chanson à la perfection. Qui connaît un peu Port-au-Prince peut aisément imaginer la scène: «Pandan m ap di w sa – Maringwen debake – ak yon dividal mouch k ap kwense m k ap mode m… Fè van pou mwen cheri…»
Si le chéri en question ne s'exécute pas, c'est qu'il n'est pas un homme. Junior Dorcelus est à la guitare tout comme dans mwen pa ka lage w.

d3bef4c652cfe54ea0c009be66f1e246.jpgHistoire d’eau (6), Histoire d’eau « fraîche » devrait-on dire, tant cette succulente Bossa nova évoque les sources d’eau cristallines qui s’écoulent par centaines de milliers de nos campagnes haïtiennes. Histoire d'eau ressemble à un gros éclat de rire. Souvenirs, souvenirs, mille images qui explosent en kaléidoscope, la canicule, les sources d’eau en cascade, de braves paysannes esquintées posant leurs lourds paniers gorgés de fruits et autres victuailles, des enfants qui chahutent…
Histoire d'eau ou comment une image citadine faite de vitres, de rideaux… peut être aisément transposée ailleurs. Faites votre choix. Tout en subtilité, Emeline joue de sensualité sur ce morceau aussi bien avec le texte qu’avec sa voix. Beethova avait raison de dire que celle-la, c'est moi qui la joue. Sa guitare associée aux percussions de Emedin Rivera font simplement planer, planer sur l'eau, pourquoi pas, tout est possible avec Emeline.

Jazz et rythmes latins
Sa m pa wè yo (12) et Jounen (14), des incursions franches dans des avenues jusque-là timidement explorées.
Emeline a en effet rarement fait dans les rythmes latins proprement dit, sa version de Pòs Machan est une petite exception, mais souvent elle a été piocher dans les rythmes africains et afro-caribéens tels que l'attestent Na rive (Rhum et flamme) ou kote w moun (Ban m pase).
Sa m pa wè yo exprime le mépris et la tristesse d'une femme amère, bafouée et en panne d'affection.
«Gen yon moun ki chita nan chèz mwen - Lè m al monte loto w mwen ka di lite la
Kilè m te wo konsa - Menm yon talon m p ap rive la - … Viktò pa makiye men l rive bliye wouj a lèv li….»

Humour et cynisme cohabitent dans ces mots que l'artiste crache avec une indignation à peine feinte. Les arrangements signés Toto et Pascal Laraque, également au piano sont nickel tandis que Patrick «Andy» Adriantsialonina à la basse – également dans Awa, Gade papi et Jounen –, simplement somptueux, fait grimper d'un cran l'intensité de la chanson.
Quant au jazz, on lui connaît quelques pièces jazzy/mid konpa genre Caribbean Sextet (tankou melodi, pa gen manti nan sa, san ou), mais jusque-là, pran lavi (Rythmic reflections, Mozayik) composé par50bf15cf533508925a991c845a1c3f81.jpg Gashford Guillaume, batteur du groupe, sur un texte d'Emeline, était le seul véritable voyage de l'artiste au pays du jazz. Avec jounen, composée par Boulo Valcourt, Emeline confirme sa grande versatilité et apporte une contribution non-négligeable à la mouvance jazz créole à laquelle elle a plus souvent adhéré sur scène que sur disque. Bon Boulot.
Ce sont également les pièces les moins accessibles de l'album, mais il ne fait aucun doute que les connaisseurs s'y reconnaitront tant les exécutions sont limpides, les arrangements un peu plus complexes que ce à quoi l'artiste nous a habitué jusqu'ici. Résultat, deux perles rares.

Cet opus est un must, se le procurer au plus vite.

Ecouter des extraits de toutes les pièces ou le commander sur CDbaby.

Pour aller plus loin le site officiel d'Emeline Michel où vous trouverez sa biographie, des photos, les dates de concerts mais également le clip de Gade papi.

Toutes les photos sont de nasyonsoley sauf celles hors-spectacle et Emeline/Beethova/DBR (Flickr DBR).