Publié le 25 mars 2006
1er Festival de jazz haitien
Buyu Ambroise et son orchestre
Impressions : Soleil chantant
Par Wilson Décembre
A la mémoire du légendaire Charles Mingus
qui a composé “The haitian fight song”.
Le Jazz imprègne lentement, mais sûrement, le paysage musical haïtien.Cette petite révolution tranquille mérite qu’on la signale. Car cet art-rupture, cette affirmation de l’être-autrement a beau remodeler les formes d’appréhension mélodiques, harmoniques et surtout rythmiques de l’homme du XXème siècle avec l’impact d’une géométrie non-euclidienne, le mélomane haïtien, mises à part quelques velléités ponctuelles , s’est toujours montré plutôt imperméable à cette esthétique musicale qui allie la règle à la liberté, le corps à l’esprit ( “Body and soul”) et que d’aucuns considèrent comme la plus forte et la plus riche du siècle écoulé, sinon la plus belle (notamment, le compositeur hongrois de musique contemporaine, Györgi Ligeti). Un tel rejet est ironiquement regrettable.
L’histoire
Ironiquement, dis-je, car, paradoxalement, les liens historiques et culturels qui unissent l’homme haïtien avec le Jazz sont évidents au point de faire apparaître notre indifférence générale envers cette musique comme une quasi-aliénation.Le Jazz qui a émergé à la Nouvelle Orléans (Louisiane, USA) a des origines créoles certaines qui ne sont pas, à proprement parler, états-uniennes.C’est, pour l’essentiel, la thèse de Thomas Fiehrer dans The Creole Origin of Jazz :” Les sources du Jazz résident dans une société coloniale française, géographiquement diffuse et ayant peu de rapports avec la culture anglo-américaine…Les racines du Jazz plongent dans l’évolution de la société créole au courant du XIXème siècle, étant entendu que la plupart des joueurs de Jazz du début étaient des créoles de Louisiane ou de la région caraïbe…Trois sources géographiques de tradition musicale ont formé le premier Jazz :L’Europe de l’Ouest, l’Ouest africain et le bassin caraïbe”. Pour mieux se convaincre de l’effectivité du rapport de la culture afro-haïtienne avec le Jazz on devrait se rappeler que dès 1791, 1.500 colons ont fui la révolution dominguoise pour la Nouvelle Orléans. En 1809, la population francophone de la cité louisianaise va accueillir 9.000 émigrants (colons, nègres libres et esclaves) en provenance de Cuba où ils s’étaient réfugiés en 1803, avant la déclaration de l’indépendance d’Haïti. Moins d’une dizaine d’années plus tard, 4.500 nègres libres environ sur 6.232 sont issus de St-Domingue, selon un recensement fédéral. Ainsi donc, les transfuges de St-Domingue vont s’adjoindre à l’ancienne communauté coloniale française pour devenir l’élément dominant de la population.
Par conséquent, on ne doit pas s’étonner si les premiers musiciens de Jazz ont des noms bien dominguois. Le cas qui, peut-être, mérite le plus notre attention est celui de Jelly Roll Morton, pianiste exceptionnel considéré comme l’initiateur du Jazz pour avoir assoupli le Ragtime. Son nom, en réalité, est Ferdinand Lamothe Mouton. Selon Gérard Barthélémy, les musiciens créoles changaient souvent leurs noms à consonance créole pour éviter l’épithète de “frenchy” qui, en mettant en évidence leur origine noire, les gênait dans leurs carrières. On peut donc comprendre que la Calenda, rythme dominguois, fasse partie de l’éventail rythmique du Jazz primitif. Et on peut aussi comprendre la démarche d’un Max Roach ou d’un Elvin Jones, batteurs afro-américains de Jazz contemporain, qui sont venus séjourner plusieurs mois en Haïti afin d’exploiter fraternellement l’incomparable richesse de la polyrythmie propre à la musique traditionnelle haïtienne. “Nous devons notre existence culturelle au tambour, nous y reviendrons”. Dans cette déclaration faite à l’Express (8 Avril 1989) par Dizzy Gillepsie, le grand maître de la trompette Be-bop, il faut voir un témoignage de sincère reconnaissance envers la culture afro-caraïbéenne.
Entre-temps, le Jazz a conquis la planète. Il n’est plus seulement le reflet artistique d’une lutte politico-existentielle, l’expression , au moyen de noires et de blanches, d’une riposte-liberté de la part d’un peuple ou d’une race. Il est devenu multicolore.Les créateurs du monde entier l’adoptent et l’adaptent à leurs sensibilités propres, à leurs folklores ou à leurs patrimoines, faisant de ce cadre de création le courant musical le plus ouvert et le plus plastique qui soit. Dynamiquement pluriel, c’est donc normalement que le Jazz finisse par re-rencontrer directement ses racines africaines à travers les percussions et la sensibilité mélodique haïtiennes.La pré-histoire de cette retrouvaille est longue et riche. Mais c’est au sujet de l’événement-fusion qui l’a consacrée grandiosement que je voudrais vous entretenir.
L’événement
Dimanche 9 octobre 2005. 18 h.Il fait frisquet sur Manhattan et le ciel n’est manifestement pas à la fête.Tout New York le sait. A partir de 20 h, Le fameux SOUND OF BRAZIL’s (SOB’s) appartiendra aux Haïtiens. Sur le trottoir, au niveau de l’angle formé par les Varick et Houston streets, les files d’attente sont déjà longues. Très longues.C’est déjà la fête. Près de moi, un compatriote du troisième âge s’inquiète jovialement de la promiscuité qui s’annonce à l’intérieur:
”Je me demande si je ne ferais pas mieux de me procurer tous les CDs des artistes invités et aller faire mon petit festival chez moi avec ma femme. Cela ne va pas être possible. On ne va quand même pas se serrer comme des sardines pour écouter une musique de qualité. Ce n’est quand même pas un concert de Hard Rock.” J’approuve. Nous rions volontiers, pendant que six médecins provenant d’une seule et même promotion d’étudiants, heureux de se retrouver, immortalisent leur effusion par une photo souvenir.
C’est que le SOB’s n’a pas l’habitude de ce genre de rencontre au sommet.Il n’est pas fait pour. Un quintet, un trio, une dizaine d’artistes invités et leurs accompagnateurs.Beethova Obas,Emeline Michel, Boulot Valcourt, Eddy Prophète, Alix Buyu Ambroise, Mozayik, Réginald Policard, Joël Widmaier, Richard Barbot, Jowee Omicil …Tout ce beau monde extrait de la crème de l’art musical haïtien?!!! Tant pis pour la promiscuité ! Que ceux qui veulent prendre le pouls de la musique créative haïtienne pénètrent dans le fort. Nous y avons pénétré. Mon ami Jackolo, ma femme Carine et moi.
Alix Buyu Ambroise accompagné par son “Blues in red band” a eu l’intelligence d’ouvrir la soirée sur une note festive. Dès les premières mesures,son “One note rara” (évidemment un jeu de mot sur le fameux “One note samba” de Antonio Carlos Jobim), une adaptation élaborée de (devinez!) …”Grenn zaboka”, convainc même les plus sceptiques que le Jazz qui est à l’honneur ce soir n’est pas celui de Greenwich village ou du Lincoln Center, mais bien celui de Léogane, de Souvenance, de Soukri, de marbial, de Seguin…
Buyu Ambroise est pourtant un riverain de l’Hudson river depuis environ 35 ans. Dans son curriculum vitae figurent des noms de créateurs prestigieux comme John Lewis, Frank Foster, Jimmy Owens, Bobby Sanabria, Mino Cinelu…Mais de toutes ces rencontres n’aurait resulté qu’une personnalité musicale-patchwork ( une impersonnalité musicale, donc ) si le saxophoniste haïtien était une tabula rasa. Sa musique ne serait qu’un habit d’Arlequin sans grand intérêt si ses acquis et emprunts n’étaient venus se fondre dans le moule d’une richesse esthétique préalable.La musique de Buyu Ambroise est forte parce qu’elle prend appui sur ce qu’il y a de moins déchouquable dans sa personnalité musicale : Grenn zaboka ! A la faveur de cette rencontre de mondes divers, James Tiga Jn Baptiste, le fils de Gaston Bonga Jn Baptiste ( peut-être le plus grand percussioniste haïtien actuel ), a virtuosement rappelé à l’assistance que la percussion haïtienne est savante, dans le sens le plus fort de ce qualificatif aristocratique.
Le coda de la prestation de Buyu Ambroise fut bouleversant. Sous la magie du saxophoniste, le fameux “konviksyon” de Manno Charlemagne s’est transformé en une ballade jazz aérienne. A kind of blues in red.
Eddy prophète est maintenant à l’honneur. Une main gauche admirable. La technique, quoi ! Des solos sophistiqués. Mais le public parle, commente, rit…applaudit. Cela fait une jolie petite pagaille auditive. Je pense aux inquiétudes du compatriote de la ligne d’attente. Le pianiste haïtien, lui, est impertubable. A Montréal on sait comment garder son sang froid, n’est-ce pas ? Des solos sophistiqués. Un Jazz de qualité. Le percussioniste est à la hauteur de la science de son maître. Jouer avec un pianiste comme Eddy, ça se mérite. Le maître lui, chante ses solos, sans scater ouvertement comme Tania Maria. La passion, quoi ! Mais à la fin de sa prestation, j’ai la troublante impression que ce public qui palabrait, malgré ses applaudissements automatiques, venait de passer à côté d’un grand moment de Jazz haïtien. Et je repense au compatriote de la file d’attente. “Ce n’est quand même pas un concert de Hard Rock ! ”.
Place à Mozayik. Ce quintet est confiant. Il sait que son public New yorkais lui est dévoué corps et âme. Ma foi ! Ils méritent bien l’allégeance du public. Depuis son premier disque, l’album éponyme, ce quintet haïtien ne cesse de prouver que le Jazz peut être autre chose qu’une simple musique pour musiciens et intellos. Mozayik est le genre de groupe qui peut vous prendre par la main, vous initier au Jazz sans aucun étalage de technicités et de formes trop complexes pour vos oreilles profanes; et quand, plus tard, grâce à ces prolégomènes, vous comprendrez pourquoi des créateurs comme Duke Ellington, Charlie Parker, Thelonius Monk , John Coltrane et autres sont considérés comme des figures capitales de la musique du XXème siècle, il vous prendra une envie-reconnaissance d’adresser une carte de remerciement au quintet haïtien. Mozayik interprète son adaptation rabòday de “Caravan” de Duke Ellington. Le public scate le thème à haute voix. Incroyable! “Caravan” d’Edward Kennedy “Duke” Ellington en rara et chanté par une salle entière ! Te la la la ta le la le! SOB’s est en mouvement ! C’est du wanga ! Au solo de Welmyr Jn Pierre (le plus grand pianiste haïtien de Jazz dans sa génération-la nouvelle), je me rappelle l’audace de Kilti chòk qui, comme si de rien n’était, a adapté le célèbre “All the things you are” de Jerome Kern sur un…petro-yaya-ti kongo ! Je ris.Carine me demande pourquoi. Le soleil chante. Je suis heureux.
La grâce d’Emeline Michel vient corser mon bonheur d’un arôme particulièrement velouté. La chanteuse haïtienne interprète “viejo” de Jean-Claude Martineau. Rien que la guitare acoustique de Makarios Césaire pour support rythmique et harmonique. Dans la salle on pourrait entendre même les zigzags d’une mouche. “ Kouzen li lè pou tounen”. Solennité, style et séduction. Le public, si survolté jusqu’ici, est comme gelé d’émotion par la femme-flamme. Extase. Nous sommes suspendus aux lèvres de l’Artibonitienne, nous laissant transporter par le fleuve de sa gestuelle. L’atmosphère est parfaite pour le Jazz sophistiqué du trio Policard-Widmaier-Barbot.
L’excellent pianiste haïtien requiert quand même un supplément d’attention de la part du public. Ils l’ont écouté et ils ne l’ont pas regretté. Ce trio a offert la prestation la plus accomplie de la soirée. Près de nous, une jeune femme plutôt replète exprime son admiration. Elle ne connaît personne sur le podium.Cette Haïtiano-américaine n’a jamais mis les pieds en Haïti. Elle nous l’avoue sans pudibonderie. Réginald Policard interprète une version ballade de “deside’w”.Joël Widmaier, batterie et voix, se régale.Richard barbot ajoute les bons accents. La musique est éthérée, savante et vraie. Je souris. Je suis fier.
Boulot Valcourt succède à son ancien chef d’orchestre avec un naturel et une sobriété désarmants. Le lauréat 86 du Festival de musique de Curacao nous gratifie de la bossa-nova la plus poétique de l’histoire de la musique haïtienne:
“ma fè ou monte nan syèl tankou yon sèvolan / Pot fil pou mwen ti moun / Pot fil pou mwen / Manvi file’w chérie / Gen van”. Le public applaudit à tout rompre, saluant l’image. Boulot, son sourire éternel aux lèvres, enchaîne avec du konpa Jazz. Il plaque les fameux accords de “La pèsòn” sur sa guitare. Ca swingue intelligemment comme au bon vieux temps du Caribbean.Les fans chantent. Boulot agrémente le tout de quelques “vocalises”, rappelant à ceux qui l’oublieraient qu’il est l’une des meilleures oreilles de la musique haïtienne et, incontestablement, le meilleur scateur. Le Benson haïtien, quoi !
C’est à Beethova qu’il revient l’honneur de concocter le dessert. Cela ne l’empêche d’envoyer un peu d’eau froide sur…personne : “Poutan’m ka ri sa’w ri la a / ke God la bless America / A depa la a ti nasyon yo byen blese .” Kreyòl pale…rappelant à ceux qui l’oublieraient que le fils du peintre Charles Obas est l’un des paroliers les plus subtils et les plus profonds de toute l’histoire de la musique de notre pays. Et surtout celui qui a réussi le cocktail musical panafro-américain fait d’éléments traditionnels haïtiens macérés dans une sauce afro-cubaine relevée par des accords afro-brésiliens. World music. Jazzy. Jowee Omicil est appréciable au soprano dans “kèm poze” de Beethov, mais si je vous demande de retenir le nom de ce très jeune saxophoniste haïtien, membre du RH Factor de Roy Hargrove, c’est surtout à cause de son interprétation de “Equinox” de John Coltrane, accompagné de Mozayik. Le bonus de la soirée. Impressionnant. Epoustouflant.
Il est déjà plus de 3h du matin. The show is over. Les quelques mordus qui sont encore dans la salle (ils sont nombreux) commentent passionnément la prestation de Jowee Omicil. Carine et moi prenons la direction de la sortie. Je souris. Je suis heureux et fier.Et je pense à tous ceux qui, absents, méritaient une place de choix dans ce coumbite : Alix Tit Pascal, Dernst Emile, Claude carré, Turgot Théodat, Edgar Depestre, Edy Brisseaux, Mushi Widmaier, Jimmy Jn Félix, Jn Daniel Beaubrun, Gaston Bonga Jean-baptiste…J’ai une pensée mélodique pour eux et pour tous ceux qui sont de valeureux artisans du jazz de la plaine de Léogane, de Souvenance, de Soukri, de Marbial, de Seguin…L’année prochaine, nous devrons voir plus grand que SOB’s.
Wilson Décembre
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