Haïti: Quand le plagiat gagne du terrain
Phénomène de société ou effet de mode, le plagiat - imitation ou reproduction non autorisée d'une composition musicale ou d'une oeuvre écrite qui n'est pas sienne ou inclusion de quelques séquences dans celle-ci - fait de plus en plus d'adeptes en Haïti. Les DJs et autres talents en herbe en raffolent. Mais au regard des spécialistes, il ne s'agit ni plus ni moins que d'une atteinte à la propriété intellectuelle, que constituent parallèlement la propriété industrielle et la propriété littéraire et artistique. Cette tendance menace l'existence de la musique authentique haïtienne incrustée dans le sillage de la culture vaudou.
Il fut un temps où la musique était réservée à une élite de surdoués qui travaillaient d'arrache-pied pour atteindre un niveau respectable. Mais les ordinateurs et les logiciels permettant de transformer, de maquiller et de reproduire la musique ont donné naissance à une nouvelle génération d'artistes à travers le monde. Aujourd'hui, le musicien n'est pas forcément tenu à sacrifier des journées de répétition et de recherche pour atteindre les sommités de son art.
L'ordinateur et les logiciels peuvent faire des miraculés de l'art musical. Ils peuvent donner une voix angélique à quiconque, générer la partie instrumentale, ajouter les effets spéciaux et en faire un produit commercial de qualité. Avec cette facilité extraordinaire, tout le monde peut s'autoproclamer vedette. Mais, force est de constater que certains s'approprient frauduleusement le style ou les idées qui ne viennent pas d'eux-mêmes et omettent volontairement de faire référence aux générateurs de ces produits. Sur le plan juridique, on parle de contrefaçon, qui est un délit contre le droit d'auteur.
Jungle artistique
Dans notre milieu, il y a deux catégories d'artistes : ceux - souvent anonymes - qui composent des mélopées et ceux qui sont reconnus comme « auteurs, compositeurs et interprètes » par le public ou un organisme compétent. Viennent ensuite les interprètes, c'est-à-dire ceux qui reproduisent sous la douche ou en public des oeuvres musicales créées par d'autres, sans leur autorisation ou celle de leur maison d'édition.
Ce procédé comporte de nombreux risques. Plagier, contrefaire, reproduire ou caricaturer une oeuvre musicale qui n'est pas sienne est devenu monnaie courante en Haïti. Des groupes s'arrogent souvent le droit - sans s'en inquiéter - d'ajouter à leurs ''créations'' quelques lignes mélodiques de hits populaires. A titre d'exemple, l'air d'une chanson française des années soixante (Vous les copains, je ne vous oublierai jamais), adapté en créole à des fins publicitaires, a connu un grand succès médiatique à Port-au-Prince et en province ; pendant l'épopée sud-africaine de juillet 2010. Cette pub continue de passer sur les radios et les télévisions du pays et n'en constitue pas moins un cas de plagiat pour ses diffuseurs.
Reconnaissance
Haïti a conservé, grâce à la richesse musicale de la culture vaudou, un ensemble de rythmes qui accompagnent chaque rite. Les percussionnistes en savent long. Ces créations purement acoustiques ont résisté à tous les impérialismes culturels et continuent d'incarner les valeurs artistiques du passé. Dans un autre registre, il y a la musique Rara, qui résiste tant bien que mal aux assauts de l'électronique. Des phrasés de bambous ou vaccines ont été profitablement numérisés par les DJs, qui en ont fait des succès populaires. Mais, malheureusement, les deux genres artistiques ci-dessus évoqués sont folklorisés et situés en arrière-plan, au détriment des musiques de salon résolument urbaines au départ. Ces créateurs inconnus ne doivent pas être marginalisés.
Tâtonnement juridique
Dans certains pays que nous ne citons pas à dessein, toute utilisation publique d'une oeuvre, sans le consentement de son auteur, est un délit sanctionné par une amende. Haïti a finalement rejoint cent-soixante autres pays et ratifié finalement en 1996 la « Convention de Berne pour la protection des oeuvres littéraires et artistiques ». Une nouvelle loi sur le droit d'auteur et les droits voisins a été déposée au Parlement en lieu et place de celle de 1968, qualifiée de « rumeur dans le fouillis des articles » par M. Willems Edouard, responsable du Bureau haïtien du droit d'auteur au ministère de la Culture et de la Communication. (Source : Agence Alter Presse).
Cas d'espèce
En principe, la protection des créations artistiques est régie par la législation nationale de chaque pays. Aux dires d'un juriste haïtien parlant sous couvert de l'anonymat, il existe une loi sur le droit d'auteur.« Aucune disposition pénale ne sanctionne les plagiaires, qui agissent en toute impunité. » Il s'agit d'un manquement qui ouvre la voie à tous les excès. La célèbre chanteuse colombienne, Shakira, l'a appris à ses dépens. Au surlendemain de la Coupe du monde 2010, des artistes camerounais et ivoiriens avaient revendiqué en cascade la paternité de l'hymne de la compétition diffusé dans plus d'une centaine de pays, moyennant le paiement de royalties. Des enquêtes ont bel et bien prouvé que « Waka Waka », la mélodie de la mégastar colombienne, n'est autre que le calque d'une musique africaine. Par conséquent, la chanteuse incriminée devrait verser dommages et intérêts considérables aux membres du groupe camerounais concerné.
En effet, une large frange de la production musicale locale est hautement synthétique. On y relève, à des degrés divers, un certain nombre d'apports et d'influences haïtiens, caribéens, afro-américains, pop et rock, africains et latino-américains. Rien de plus normal pour les victimes d'un matraquage permanent favorisé par la banalisation des autoroutes de l'information musicale. Ces influences favorisent ce que d'aucuns appellent le « métissage musical » et contribuent à l'éclosion d'une culture aux contours variables.
Plagiaire ou auteur
Nemours Jean-Baptiste, pionnier d'un genre musical dénommé Konpa, ne s'imaginait pas que le rythme qu'il avait créé dans les années cinquante subirait tant de métamorphoses. Plusieurs générations de musiciens ont, chacune, repris ce rythme en y apportant des colorations de leur choix. C'est bon signe. C'est la preuve qu'un effort a été accompli dans le domaine de la recherche et de l'innovation. Mais là où le bât blesse, c'est le fait que des groupes musicaux piquent des harmonies créées par d'autres artistes et en font leur fer de lance. Pour y parvenir, ils ne versent aucuns frais aux auteurs de ces assonances. »
Le patron du Bureau du droit d'auteur estime que « le disc-jockey fait des chansons accompagnées de rappeurs, joue dans des formations musicales, se produit en spectacle. Même créateur d'un autre genre, il réalise aussi des disques » et se demande si le DJ ne devrait pas revendiquer le titre d'auteur. Et pourtant, bien des DJs de la place, à l'instar de leurs vis-à-vis des autres pays, sont passés maîtres dans l'exploitation à outrance de musiques créées par d'autres, en y ajoutant des ingrédients personnels. Ces plagiats revisités sont vendus par les pirates dans les rues de nos cités, en même temps que les oeuvres des créateurs haïtiens et étrangers. Une telle pratique compromet la propriété intellectuelle et le devenir même de la musique haïtienne.
Thérapie de choc
Il n'est pas encore possible de trouver une formule standard pour attribuer le titre d'auteur dans nos murs. La législation se cherche encore. Une fois, le modus vivendi trouvé, un organisme, le Bureau du droit d'auteur supposément, devra donc mettre des balises pour décerner ce titre à qui le mérite, moyennant un ensemble de conditionnalités et la délivrance, au final, d'une carte à qui ce titre est dû. La route est longue et complexe. Devraient suivre inexorablement la mise en place de législations sanctionnant le plagiat et l'utilisation, même partielle, à des fins publiques par voie radiophonique, télévisuelle ou commerciale des créations de nos artistes.
A deux doigts d'une élection qui conduira à un changement probable de gouvernement, le casse-tête du droit d'auteur demeure entier. Ce travail de titan, indispensable à l'exploitation rationnelle des industries culturelles d'Haïti, devrait dépasser le stade des éternelles promesses sans lendemain et engager résolument, une fois pour toutes, ceux qui seront aux commandes de la nouvelle barque nationale.
Belmondo Ndengué
Le Nouvelliste Haiti