Cinéma | Critique de films - Publié le 1er octobre 2008
Minuit, un film efficace
Le film s'ouvre sur une annonce, enchaîne sur une supplique et débouche sur un marché.
L'annonce, c'est le médecin qui la fait. Sans faire de chichis ni dans la dentelle, il révèle à Charlotte (Yanick Dutelly), que son fils Patrick (Rony Bastien) atteint d'une maladie jamais identifiée dans le film, est voué à une mort certaine et imminente.
La supplique, c'est Patrick qui, dans une scène poignante où l'émotion est palpable, conjure sa maman de ne pas le laisser mourir.
Le marché, c'est la fille Shaïna (Fabienne Colas), pièce-maitresse s'il en est, qui l'arrache à une maman sensible au sort de son rejeton et finit par lui concéder de la laisser vivre un amour qui la révulse si elle consent à l'aider dans son projet pour le moins inusité.
Fabienne Colas parvient grâce à un judicieux montage à établir l'intrigue du film dès les dix premières minutes. C'est rare dans les productions haïtiennes qui se perdent dans de longues intros.
Sophia Désir, en tant que scénariste a sans doute aussi appris de l'aventure VIP, évitant de s'éparpiller en centrant son histoire sur une seule intrigue. Grâce à un scénario qui se tient et des dialogues bien ficelés, elle parvient à captiver l'attention des spectateurs qui très tôt, se noient littéralement dans l'histoire sans trop s'interroger sur sa vraisemblance ou sa véracité.
Les acteurs
Pour une première apparition à l'écran, Ralph Prophète (Nick), l'agneau devant être sacrifié, s'en tire bien. Une entrée en matière pour le moins laborieuse, néanmoins il se ressaisit vite, se fondant dans le personnage bonhomme de Nick, plus passionné que séducteur, plus jeune collégien que jeune acteur populaire, tombeur de ces dames. Mais un Ralph Prophète crédible qui donne un cachet sympathique au personnage. Pas sûr que Réginald Lubin à qui on avait initialement confié le rôle dans le projet original, aurait su si aisément gagner les faveurs du public du fait de la belle assurance qu'il dégage généralement à l'écran.
Ralph Prophète est créateur, designer et président de Kofi collection, une compagnie montréalaise spécialisée dans les bijoux, les vêtements et la lingerie fine.
Fabienne Colas est simplement épatante dans le rôle de la frangine indépendante, insouciante qui doit pourtant composer avec les désirs d'une mère envahissante et exigeante. Constante du début à la fin, Fabienne joue Shaïna, une fille enjouée tantôt séductrice un peu fofolle, tantôt rationnelle qui poursuit son but avec une témérité jamais mise en doute. De Barikad à Convoitises en dépit d'un scénario incertain, Fabienne Colas a souvent montré un rare talent dans les rôles qu'on lui a confiés, celui de Shaïna a été taillé sur mesure, de belles répliques, une bonne diction et une belle complicité avec la caméra.
Sophia Désir se défend d’être une actrice, pourtant on peut dénoter une forte progression depuis VIP en dépit de sa longue absence des écrans. Un début un peu incertain, un premier contact qui manque de fluidité, mais son personnage intraitable, incisive et l’importance de cette scène introductive dans la suite de l’histoire compensent largement cette faiblesse.
Sophia Désir qui personnifie Hélène, l’agent de Nick, s’installe rapidement et aisément dans son rôle de trouble-fête, d’empêcheuse de tourner en rond. Pourtant, Hélène est sympathique, avenante et drôle et les spectateurs ne demandent qu’à l’aimer.

Natacha Noël ne pouvait pas être mieux choisie pour jouer la partenaire de Shaïna. Elle est l’objet du chantage qui donne lieu au marché entre la mère et la fille. Un argument fort si l’on en croit les prouesses réalisées par cette mambo-mère qui a su par ses pouvoirs placer sa fille sous les feux de la rampe.
Arrivée un peu tard dans la trame du film après une brève apparition, on ne l’attendait plus, mais qui verra le Minuit découvrira que cette fille n’est pas là par hasard. Son personnage est déterminant dans la résolution de l’intrigue. Elle joue avec beaucoup de naturel cette femme tantôt sensuelle, tantôt jalouse qui doit résoudre différents dilemmes pour se frayer un chemin vers le bonheur.
Natacha Noël est connue dans la communauté haïtienne du Québec pour avoir tenu différents rôles dans diverses séries et productions télés canadiennes, mais surtout pour son émission radio sur la sexualité, Taboo sur CPAM, une station communautaire haïtienne à Montréal.

Yanick Dutelly est la révélation du film, elle crève simplement l'écran cette femme. La tigresse qui défend son petit, c'est Charlotte. Tout ce qui compte, c'est le résultat. Comment on s'y prend pour y parvenir, les vies brisées ou volées, les marchés abracadabrants, ça n'a aucune importance. Douée d'une énorme capacité de jongler avec diverses émotions, tantôt miel, drôle et généreuse, tantôt arrogante et menaçante, Yanick Dutelly excelle à tous les coups. L'équipe du film a réalisé un coup de maître en l'engageant.
En 2007, les chanceux ont pu voir Yanick Dutelly dans Pataswèl (la baffe) de Fayolle Jean, - membre du jury de cette 4ème édition du festival – un film qui a bénéficié de très peu de promotion. Yanick est également animatrice de radio et chanteuse. Elle a publié voilà quelques années Reines soleil, surnom qui lui est resté depuis.
Techniquement
Minuit n’a pas seulement bénéficié d’un solide casting et d’un bon scénario, mais également d’une équipe technique qui de toute évidence avait une vision claire du résultat qu’elle voulait atteindre. L’éclairage est à point, les plans mettent en valeur le jeu des acteurs tant les répliques que les mimiques, le son est irréprochable et la musique originale de Toto Laraque, subtile, même si quelquefois totalement absente pendant de longues minutes. Le montage est rigoureux laissant peu de place aux longueurs et scènes inutiles.
Mais…
Dans la foulée de ce rigoureux montage, certains aspects sont traités superficiellement :
- La relation homosexuelle entre Shaïna et sa partenaire, bien que prenant une place cardinale dans l'histoire, n’est pas suffisamment exploitée dans le film qui est trop chaste par ailleurs, trop épuré bien que suggestif par moments.
- En dépit des efforts mis par la réalisatrice dans au moins deux scènes, l'idée que les personnages principaux sont des acteurs de métier, dotés de surcroit d'une immense popularité, a du mal à s'installer dans l'esprit du spectateur que j'étais.
- Aussi bien la frangine que la mère, bien que toutes deux très concernées par le sort de Patrick, aucune n'a su montrer un tant soit peu de compassion envers celui qui allait mourir, ceci même dans la scène où le médecin révèle la terrible nouvelle.
Cela dit, ces petits détails n’enlèvent rien à la pertinence du scénario qui se tient d’un bout à l’autre. Minuit demeure un film efficace, peut-être le plus efficace des films haïtiens qu’il m’a été donné de voir. Il se classe sans conteste dans le club très sélect des meilleurs films de ce nouveau cinéma, entre les Cousines et La rebelle et quelques autres.
Vallès Latry