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Musique | Konpa 21 juin 2006

 

Konpa, 50 ans après, le diagnostic

 

J'ouvre aujourd'hui un grand dossier sur le konpa, histoire de situer ce rythme dans la mouvance musicale mondiale plus de 50 ans après qu'il ait vu le jour.


Première partie

Petite histoire du compas / Konpa

On connaît tous plus ou moins l’histoire du compas, devenu Konpa. Baptisé ainsi par le trompettiste René Diogène qui utilisa le mot pour la première fois en présence de Nemours Jean-Baptiste pour qualifier ironiquement la simplicité de la nouvelle trouvaille de celui-ci qui l'adopta immédiatement. Si l'on tient compte de l'époque au cours de laquelle prédominaient les rythmes latins, essentiellement de provenance cubaine et dominicaine, il ne fait aucun doute que l'innovation de Nemours fut de taille. Et comme tout changement génère ses détracteurs, on peut facilement imaginer la gamme des réactions. Mais, le maestro tint bon et très vite, le konpa devint pour Haïti le rythme-roi.

Quid du compas/konpa - Nemours Jean-Baptiste et son ensemble
Les rythmes de l’époque étaient pour l’essentiel exécutés selon un tempo ternaire, Nemours lui, opta pour une  meringue syncopée à subdivision binaire, d'orientation simplifiée, dite "une-deux", sans aucune autre interférence d'une troisième mesure. Son compère, devenu concurrent Webert Sicot lui opposera plus tard une variante du konpa, la cadence Rampa qui constitua un peu plus tard la base musicale de Bossa Combo.

 

Vive konpa dirèk

Ce format une fois adopté, Nemours y introduira le gong pour singer la grosse caisse des fanfares. Associé aux tambours, cet instrument servait au découpage du tempo, le modifiant chaque fois qu'il tombait dans l'ornière. A eux deux, ces instruments exprimaient la conception rythmique ; leur utilisation a progressé depuis le temps. Ils sont particulièrement importants dans les fameux breaks que les musiciens affectionnent tant pour casser ou relancer le rythme, mais c’est aussi une arme à double tranchant et très peu le savent.

Nemours sera également le premier à populariser l’usage des instruments amplifiés dont la basse et la guitare électriques, comme Zèklè introduira dans les années 80 le synthétiseur polyphonique incontournable dans le konpa contemporain. (source : Tambours frappés, Haïtiens campés d'ED. R Sainvil).

Depuis, le konpa a fait du chemin, après l’époque des Mini-Jazz qui s’inaugura vers les années 70, le rythme connut sans conteste son âge d’or dans les années 80. 1986 amène un changement non seulement dans la configuration politico-sociale mais également dans la musique. L’ère de la nouvelle génération s’imposa avec son cortège d’innovations. 50 ans et plus après, quel diagnostic pour le konpa?

 

Le Diagnostic

Si au niveau local et dans le cœur des Haïtiens, le konpa demeure LE RYTHME par excellence, il reste qu’il est l’un des rythmes caraibéens les moins connus à travers le monde. Le Merengue, la salsa, le reggae sont tous plus ou moins présents sur les grandes chaînes de radio ou dans les discothèques, pas le konpa. A Montréal, chez Archambault ou Music World, les rayons des autres rythmes caraibéens sont plus ou moins bien garnis, pas ceux du konpa ou de la musique haïtienne en général. Sous la rubrique Haïti, on est sûr de trouver quelques albums d’Emeline Michel – le plus souvent, il faut chercher sous la rubrique Emeline - et le dernier album de Michaël Benjamin. Avec un peu de chance, un cd de Beethova, mais ça se résume à ça. Si vous les commandez, vous êtes certains de trouver les plus récents de Boukman Eksperyans. Au rayon Jazz ou musique du monde, vous trouverez les albums de Mozayik et de Buyu Ambroise. Voilà!

Même le zouk est mieux representé que le konpa. Ce n’est pas sans raison qu’une Edith Lefel ou un Patrick Saint-Eloi ont pu vendre plus de 50 000 copies d’un seul cd, et nous quel est le chiffre vendu par nos artistes? Les stats ne sont pas disponibles, qui s’en étonne? Et de toute façon, qui achète nos albums, les Haïtiens du terroir, ak ki kòb souple, ou ceux de l’extérieur? Finalement, pour qui produisent nos artistes si personne n’achète leurs oeuvres? .  Lorsque sur une station de radio quelconque, on va dire 98.5FM (la radio parlée de Montréal), dans le cadre du Flip ou Flop, on soumet une pièce konpa à l'appréciation du public, les résultats sont toujours agréablement surprenants. A titre d'exemple, on peut citer la chanson Piwouli de Luck Mervil ou encore le passage de Michaël Benjamin à la très populaire émission de Normand Braithwaite Belle et Bum sur Télé-Québec.
L'histoire du Festival de Jazz de Montréal ainsi que des Francofolies de Montréal est truffée de prestations fabuleuses d'Emeline Michel ou de Beethova Obas qui ont fait danser des foules de non-Haitïens, littéralement subjuguées par la puissance du Konpa et ce que ce rythme charrie de sensualité et de chaleur. Le konpa pour ces autochtones est comparable à la chaleur du sud transplanté en plein cœur d'un hiver québécois. La karidad, nasyon solèy d'Emeline Michel, Lina ou Dégâts (chansons de Troubadour Ti Paris reprises en konpa par Beethova sur son album Planèt la) sont autant de chansons qui ont fait fureur dans les rangs des festivaliers non-Haïtiens qui ont le bonheur de voir quelques-uns de nos ambassadeurs les plus talentueux. On peut ajouter à cette liste les prouesses de Tabou Combo, de Boukman Eksperyans, de Ram sur les scènes du monde, Paris, Tokyo, New York et j’en passe.

Une preuve s’il en faut, que le potentiel du konpa ne peut être mis en doute. Peut-on en dire autant des producteurs et des musiciens qui font usage de ce rythme? La réponse est évidente. Comment se fait-il que 50 ans plus tard, le konpa soit aussi méconnu à travers le monde?

Certes, il y une dimension importante qu'on ne maîtrise pas: le système des quotas dans des pays comme le Canada par exemple, le mode d'organisation des médias et de l'industrie de la musique d'une façon générale qui fonctionnent selon un ensemble de réseaux hermétiquement fermés. Ce sont autant de facteurs qui ne favorisent guère l'épanouissement des rythmes du sud, qui ont tué dans l'œuf le mouvement du World Beat et qui relèguent la World music à un rôle de paria dans un univers très florissant et aux possibilités infinies. Il en découle que ceux qui parviennent à passer entre les mailles du filet tant par leurs talents que par leurs relations constituent une catégorie infime d'élus dont la situation reste souvent précaire.

En revanche, l'étendue de notre richesse musicale devrait nous permettre aisément de transcender de telles barrières. Lorsque nous sommes pourvus d'un tel héritage, on ne peut se permettre d'être à la traîne et c'est là le péché que nous sommes en train d'expier.

Après être passé par des phases diverses - gestation avec Nemours, réorganisation avec les mini-jazz, confirmation fin 70/mi-80, déchéance et flottement à partir de 1986 sans compter la grande campagne de dénigrement orchestrée par Jacob Desvarieux et consorts pour voler le marché antillais traditionnellement voué au konpa - le konpa a plus ou moins gagné en vigueur depuis quelques années, mais l'incertitude quant à son avenir plane toujours. Il était nécessaire après le passage à vide de la fin des années 80 que le konpa se redéfinisse, mais justement, au cours de cette phase, plusieurs erreurs ont été commises dont la plus grosse demeure le fait qu'un grand nombre de musiciens et de producteurs actuels n'en sont même pas conscients. Pire encore, dans leur ignorance, ils ont embarqué autant les médias qui pourtant, devraient être plus ou moins avertis, mais également le public.
Nous sommes entrés dans une ère de médiocratie de la musique qui me fait douter que le salut sera jamais possible.

Fin de la première partie...

Vallès Latry

 

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Commentaires

Excellent!
Il n'est pas commun de trouver un chroniqueur ayant votre objectivité, votre logique dénuée de fanatisme ou d'émotivité, Monsieur Latry. 

Entièrement satisfait de votre approche et de vos analyses, à tout point de vue.
Je diverge en un point cependant.  Pour moi le Konpa est loin d'être le Compas-Direct.  Il y a eu cassure comme vous l'avez si bien fait remarquer avec le règne des Mini-Jazz.  Et la musique est différente... complètement.

En passant, je ne suis pas musicien.  Seulement mélomane.

Merci pour votre approche, cela me console dans mes démarches et recherches sur l'évolution de la musique de danse populaire haïtienne.

Bien à vous

Eddy Garnier garniee@tc.gc.ca

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Réponse à Eddy,
Mille mercis pour les bons mots que vous exprimez à mon endroit. J'accepte également volontiers la réserve. Cependant, la relation que je souhaitais établir entre le konpa et le compas était essentiellement orthographique, même si je dois avouer que le konpa d'aujourd'hui est une évolution du genre créé par Nemours Jean-Baptiste et consorts, tel que je l'ai décrit dans ma note. C'est indéniable, avouez.
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Merci d'avoir répondu - En effet vous avez bien raison -  On s'entend la dessus.
En même temps justement, c'est le piège que j'ai essayé d'éviter et qui a fait l'objet de mes recherches pendant si longtemps.  Le mot Konpa a été utilisé pour exprimer le Compas-Direct (CDR) comme un prolongement ou du moins  comme le rythme même du compas-direct.  C'était l'idée et l'on y croit encore jusqu'à présent.  Sauf que le Konpa n'a réellement de compas que le nom en créole et une saveur (du CDR) arrêtée dans le temps, mais aussi qui fait la différence entre les deux musiques (Dieu merci).  (la musique de Nemours était très dynamique et non statique - Je dis la musique et non le rythme car un rythme ne change jamais - (La musique de Nemours devrait s'analyser en fonction de sa biographie et être considérée dans le temps -  Je crois qu'il le mérite bien et ce sera la seule façon de lui rendre justice aussi; comme on l'a fait pour Miles Davis ou pour Sachmo etc.
Pour pousuivre cette discussion, il aurait fallu que nous nous entendions sur une définition du mot RYTHME.  Analyser musicologiquement la musique de Nemours et celle de ses successeurs. Je ne voudrais pas en faire tout un tas.  Je m'arrête là..  Mais vous faites un travail formidable. C'est la première fois que je trouve cela. Merci beaucoup de votre initiative, compliment.  Votre approche est concise, claire et nette.  Très bien, very good. Peut être à l'avenir nous pourrions discuter des principaux aspects de cette musique tant adulée et tant honnie à la fois.
Sporadiquement, je fais paraître un article sur la musique haïtienne (bios et aspects divers, mais pas encore sur le Compas-direct) je préfèrerais d'en faire un bouquin.  Et je constate que vous me rejoignez dans vos idées, c'est la raison pour laquelle je vous ai salué.
 
Espérant que l'échange ne s'arrêtera pas là.
Eddy Garnier

 


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