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À montréal | septembre 2009

Entrevue avec Réal Barnabé autour du documentaire Pourquoi pas Haiti?

 

Propos recueillis par Vallès Latry (Nationsoleil)

Un demi-siècle ou presque après Pourquoi Haiti, premier reportage de Radio-Canada en Haiti, Réal Barnabé réplique avec Pourquoi pas Haïti. Dans ce documentaire-bilan, le directeur du Réseau Liberté, ancien journaliste à la radio et à la télévision de Radio-Canada marche sur les traces de Judith Jasmin en reprenant la démarche de cette grande dame du journalisme québécois dont un pavillon de l’Université du Québec à Montréal porte le nom. Réal Barnabé a réussi le pari de rencontrer la plupart des personnalités encore vivantes interviewées en 1959 dont Leslie et Mirlande Manigat, Alix Cazeau, aujourd’hui octogénaire, qui a servi de guide à Judith Jasmin ainsi que Emerson Douyon, à l’époque jeune psychologue fraîchement diplômé d’une université québécoise.

Le réalisateur revisite également les mêmes lieux filmés par Judith Jasmin afin de donner à sa démarche cette touche d'authenticité qui a caractérisé le prmier reportage. Plus qu’une réplique, ce documentaire vise selon le réalisateur, à mettre le doigt sur les raisons profondes du malaise haitien. Des thèmes cruciaux sont abordés dans ce documentaire qui prétend toucher au large éventail de défis auxquels doivent faire face les populations haitiennes : Économie, social, culture, agriculture, politique mais aussi des thèmes nouveaux tels que la diaspora, la corruption et les organisations non-gouvernementales, entités incontournables dans le contexte actuel.

Vallès Latry (Nationsoleil) a interviewé monsieur Barnabé en prévision de la diffusion de ce documentaire sur les ondes de RDI, le lundi 10 janvier 2011 à 20h.


 

Réal Barnabé, sur les traces de Judith Jasmin

Photo Radio-Canada

Le reportage de Judith Jasmin porte sur les aspects sociaux, culturels, économiques, on comprend pourquoi le contexte politique est à peine abordé, est-ce que dans votre documentaire, la politique occupe une place plus importante?

En 1959, la question politique a en effet été à peine effleurée dans le reportage d’une heure de madame Jasmin mais celle-ci a également réalisé pendant son séjour en Haiti une entrevue avec François Duvalier. Cette entrevue a été diffusée une semaine après dans le cadre de l’émission Premier plan. L’aspect politique, en filigrane dans le reportage,  a donc été abordé de long en large même s’il ne s’agissait que du point de vue du gouverment.

J’aimerais préciser que si l’on se remet dans le contexte de l’époque, en dépit de quelques signes qui auraient pu laisser croire à une certaine dérive du gouverment, la plupart des intellectuels y compris Leslie Manigat voulaient laisser une chance à Duvalier de faire ses preuves.
 
Pourquoi avoir refait ce chemin lorsque l'évidence s'impose aux yeux du monde? Souhaitiez-vous par là rendre hommage à Judith Jasmin?
 
Ce n’est pas l’objectif principal du documentaire, mais effectivement nous souhaitions en quelque sorte rendre en hommage à Judith Jasmin. D’ailleurs, nous avons pu convaincre la radio de Radio-Canada de diffuser un documentaire d’une heure sur Judith Jasmin. Cette émission sera diffusée samedi. Notre objectif principal à travers ce documentaire était de mettre en évidence les raisons profondes du malaise haitien.
 
La plupart des personnes rencontrées dans le reportage de madame Jasmin semblaient savoir ce qu'il convenait de faire pour que le pays se modernise, qu'en-est-il des rencontres que vous avez faites vous-même en 2010?

En effet, c’étaient des gens instruits qui représentaient une élite intellectuelle en pleine évolution en Haiti. Malheureusement avec le durcissement du régime, ils ont tous dû s’exiler à l’étranger. À l’époque, en 1959, les idées étaient effectivement bien articulées autour du problème haitien. Aujourd’hui la situation est sensiblement différente, les idées sont plus diluées et les propos moins pertinents. Mais, comme vous le remarquerez dans le documentaire, plusieurs des personnes rencontrées ont encore des idées qui se tiennent. Je pense notamment à Leslie et Mirlande Manigat ainsi que trois étudiants que nous avons eu l’occasion d’interviewer.

Nous abordons également la dimension culturelle à travers des personnalités comme Bélo, un artiste très écouté par les jeunes et Richard Auguste Morse de RAM qui en plus, a une lecture très éclairée du problème de l’agriculture et de la paysannerie haitiennes.

Vous conviendrez avec moi que beaucoup pensent que le problème haitien est sans issue. Je suis curieux de savoir ce que les personnes rencontrées vous ont proposé comme solutions.
Un des étudiants rencontrés par madame Jasmin en 1959 avait eu une belle phrase que je reprends : «Le peuple haitien est fier de son histoire, mais la belle aventure haitienne est un échec». D’ailleurs, dans les années 70, il écrira un livre sur le patriotisme haitien qui a été bien reçu.

Alors, le premier constat que nous avons fait relativement à cet échec est que la société haitienne est une société de non-dit, d’apparat. Les Haitiens n’admettent pas la réalité de l’échec tandis que l’échec est d’abord haitien. Méfiant, l’Haitien a de la difficulté à travailler avec ses pairs en un véritable partenariat. Comment réussir quoique que soit lorsqu’on n’arrive pas à travailler ensemble dans une vraie collaboration?

Deuxième constat, la diaspora. En 1959, elle était insignifiante. Aujourd’hui, Georges Anglade parlait avant son décès, de 4 millions d’Haitiens disséminés dans la diaspora qui offrent un apport de 2 milliards de dollars annuellement. Cet argent va essentiellement à la consommation. Cette diaspora voudrait faire davantage, mais elle est souvent mal perçue par les locaux et aussi souvent mal reçue lorsqu’elle prétend s’engager davantage.  Imaginez que le budget national haitien est inférieur aux transferts d’argent qui proviennent de la diaspora. Cela vous donne une idée de l’importance de celle-ci. Et lorsque vous pensez que 80% de ce budget vient de l’étranger, essentiellement des institutions internationales, vous avez du mal à comprendre le discours de certains politiciens vis-à-vis de l’effort étranger, surtout lorsqu’ils s’expriment en créole car généralement en français, leur propos est plus nuancé. Et ce budget, au lieu de servir au développement du pays, à la création et au redistribution des richesses, se partage comme un gâteau.

La solution au problème haitien passe donc par un changement de mentalité, un changement de culture politique, un renforcement de l’État, un gouvernement solide et fort et par la décentralisation. Sur ce dernier point, c’est bien beau à dire, mais encore faut-il qu’il y ait quelque chose à décentraliser.

Nationsoleil vous remercie monsieur Barnabé

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Le documentaire Pourquoi pas Haïti?, des réalisateurs Réal Barnabé et Dominic Morissette, sera diffusé sur les ondes de RDI, le 10 janvier à 20 h.
Pourquoi pas Haïti? Production ORBI-XXI (www.orbi-xxi.ca), d’après une idée originale de Réal Barnabé. Le film a été produit par Yves Bisaillon et Jacques W. Lina 

 

 

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