31.12.2007

Le rendez-vous des 20 ans de danse de Jean-René Delsoin… ou quand la grâce et la magie ne sont pas au rendez-vous.

Reportage de notre collaborateur
Guy Roméro Latry
(Nationsoleil)

8e26c4d284314d42732946a9fc243846.jpgEn cette période de l’année où tous les nights clubs de la capitale affichent complet tous les soirs depuis la mi-décembre, ou même les hôtels tels que Montana, Moulin sur Mer, Club Indigo, ont programmé des soirées. En cette période de l’année dis-je où les gens n’ont que l’embarras du choix pour leurs soirées dansantes avec des groupes aussi prestigieux les uns que les autres : Carimi, Nu Look, Kreyòl la, Magnum Band, T-Vice pour ne citer que ceux-là, ou les passions exacerbées prennent le dessus sur tout autre sentiment, il fallait avoir une dose de folie sinon une confiance sans faille dans ses capacités d’organisation et son magnétisme pour oser défier ces sacro-saints bals dont raffolent tant les Haïtiens.
Il y a une dizaine d’années, quand la compagnie de danse Artco, dont Jean-René Delsoin faisait partie se produisait au Rex Théatre, le tout Port-au-Prince se bousculait aux portillons et l’événement avait de quoi susciter un tel engouement, car les danseurs avaient les arguments artistiques pour transporter les spectateurs et les amener dans leur univers. Ce à quoi devrait rimer cet art aussi complexe qu’accessible, aussi apaisant qu’exaltant. Ainsi, Jean René Delsoin a réussi son pari : d’une part dévier les gens de leurs activités traditionnelles en cette fin d’année et d’autre part réconcilier le public avec cette grande tradition haïtienne qu’est la danse.
Si ces impressions étaient destinées à distribuer des satisfecit, il s’arrêterait net ici, car au-delà de cette prouesse, tout le reste s’est malheureusement décliné dans une succession de chorégraphies, certes bien conçues, mais portées par des gens qui n’avaient pas encore leur place dans une soirée qui s’annonçait riche en promesses compte tenu de la réputation de la tête d’affiche.

Ls scène et le décor
Je ne suis pas un spécialiste de cet art, ni un mordu non plus comme c’est le cas pour le cinéma ou la musique,83dcd5eceeb8213a46bb3c4f615939c6.jpg mais pour avoir depuis une vingtaine d’années assisté aux spectacles de danse tant en Haïti, à Paris et à Montréal, je peux me permettre de porter un jugement un tant soit objectif.
En effet, si l’intention des concepteurs de cette soirée était de travailler au minima, je dirais que c’est gagné, avec simplement une pensée pour le public qui s’attendait sans doute à mieux. Mais si leur intention était d’innover avec ce genre de décor, je dirais que c’est raté, car comment comprendre que cet art qui doit être porté par un environnement envoûtant pusse se contenter de trois lettres indiquant les initiales du danseur-chorégraphe fêté? Comment comprendre que l’entrée des danseurs se fasse dans la plus grande pagaille au vu du public? Comment comprendre que les jeux de lumières ne soient pas venus en complément des mouvements des danseurs en les accompagnant? Comment comprendre…
Les lettres composant les initiales avaient l’air d’être découpées par un mécanicien en quête de reconversion. S’agissait-il d’un manque de moyens? N’y avait-il rien de mieux, même quand ce ne serait pas spectaculaire, à offrir à nos yeux? La danse transporte une charge émotionnelle qui doit être vécue par le spectateur comme une ode au bonheur et à l’émerveillement et ses yeux doivent capter l ‘espace d’un instant un moment particulier et le garder à jamais dans sa mémoire.

Les danseurs
560f2e400e81abd9ec5fac0b5057437f.jpgCourbés sous le poids de cet immense défi, certains diraient qu’ils s’en sont tirés tant bien que mal. Mais à mes yeux, ce fut le spectacle le plus accablant que j’aie vécu depuis longtemps. La grâce, l’extase, l’envoutement, le sourire n’y étaient pas. Car la danse ne doit pas être vécue comme une souffrance , mais comme un hymne à la joie et à la vie par delà les aléas de l’existence, par delà l’environnement menaçant. Les spectateurs doivent se sentir envoûtés, appartenir à l’univers des danseurs au point de se prendre au jeu et d’esquisser quelques mouvements avec eux et à leur place. Vivre ces moments intenses en osmose avec les protagonistes relève de leur responsabilité. En lieu et place de mouvements hésitants, laborieux et trop académiques, il fallait imposer un style, une présence, un enchantement. Au lieu d’une synchronisation déficiente, il fallait une envolée de corps habiles et portés par les mêmes émotions et le même élan à la centième de seconde près.
Comble d’ironie, les animateurs et intervenants qui devaient contribuer à relever le niveau du spectacle, tous des collaborateurs et compagnons de route de Jean-René Delsoin n’ont pas su assumer leur rôle avec une diction hésitante, un trémolo mal placé dans la voix et une météo (vent, gouttes de pluie) menaçante qui n’a pas aidé non plus. Mais, par respect pour la réputation et le talent de Jean-René Delsoin qui voue toute sa vie à ce grand art, par respect pour le public qui a fait le déplacement en grand nombre, même si la bousculade espérée n’a eu lieu, par respect pour le milieu de la danse en Haïti que certains grands noms comme Lynn Williams Rouzier ou Vivianne Gauthier portent sur leurs épaules, il fallait éviter cet étalage flagrant d’amateurisme et d’impréparation trop fréquent en Haïti.
Toutefois, pendant ces vingt chorégraphies (car le thème de la soirée était : 20 ans de danse et de passion, 20 danseurs, 20 chorégraphies à 20 heures au Parc Canne-à-Sucre) conçues à partir des chansons qui ont marqué son enfance et sa jeunesse passant de « Manhattan Jazz » à « Nwèl malere », de « Héritage » à « Cri de la Liberté » pour terminer avec une version assez survoltée de « Men Rara », quelques moments de bonheur durant les rares apparitions de Jean-René Delsoin et la dextérité de la danseuse Fédorah Célestin ont su nous faire oublier à quelques reprises les ratés de cette soirée que tous voulaient féérique.
En guise de conclusion, je suggérerais à ce talentueux danseur-chorégraphe qu’est Jean-René Delsoin que pour 0ba4d809263342a49c090b9f68b3cdc3.jpgla prochaine fois, il faudra faire face au public avec des professionnels et non des élèves-danseurs, qui peuvent à la limite être insérés dans le programme à condition qu’ils n’en constituent pas la charpente pour ne pas avoir l’impression d’être dans une séance de répétition au local de la compagnie. Et ce ne sont pas les applaudissements polis du public qui contrediront cette impression de gâchis, sauf pour la dernière interprétation « Men rara » qui fut redemandée et saluée par des hourras des spectateurs. Comme quoi, même quand tout va de travers, ce qui fait partie de notre sang, de notre corps et de notre âme nous subjuguera toujours et surpassera toutes les techniques, toutes les angoisses et tous les calculs. Disons que le naturel ne perd jamais le Nord.

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