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Cinéma haitien | Montréal -  Publié en avril 2006

Cinéma haitien à Montréal: un état des lieux

Nation Soleil a retrouvé pour vous un article publié dans le journal La Presse qui dresse un portrait assez fidèle de l'état du cinéma haitien à Montréal. Nous le publions dans son intégralité. Entretemps, quelques autres films se sont ajoutés à la liste publiée ci-dessous dont Amour, mensonges et conséquences avec Fabienne Colas et Jean-Alix Holmand, L'innocence avec Bénita Jacques et Myriame Jean (voir la bande-annonce) et Pataswèl (bande-annonce) de Fayolle Jean avec Numa Innocent, Maguy Volant, Yannick Dutelly.

Jean-Christophe Laurence, La Presse

Samedi après-midi dans le quartier Saint-Léonard. Au deuxième étage de l'immense complexe Leonardo Da Vinci, la petite salle de cinéma est bondée. Et il y a de l'ambiance. Ça rigole, ça réagit, ça va et vient dans les allées. Raison de tout ce brouhaha: on est venu voir la première de Gason Makoklen, un film en créole entièrement tourné à Montréal par le réalisateur d'origine haïtienne Wilfort Estimable. En complément: Le cinéma haïtien: actif et dispersé >> Dossier: À la découverte des clubs vidéo ethniques de la métropole Son nom ne vous dit peut-être rien, mais Wilfort Estimable est un des réalisateurs les plus productifs du cinéma québécois! Gason Makoklen est son troisième film, mais il compte en réaliser une dizaine d'autres, rien qu'en 2006! Enfin... film est un bien grand mot. Le cinéaste préfère humblement parler de «feuilletons». La facture vidéo -plus télé que cinéma- en témoigne. Ces «feuilletons», explique-t-il, seront projetés en salle une fois par mois pendant toute l'année, pour combler l'absence d'une chaîne de télé spécialisée pour la communauté haïtienne de Montréal. N'empêche. Vidéo ou pas, il existe bel et bien une petite industrie du cinéma haïtien à Montréal. Et selon ceux qui en font partie, elle serait en pleine explosion. En 2006, on prévoit qu'une dizaine de films haïtiens seront tournés dans la métropole. C'est déjà cinq fois plus qu'en 2005. Un festival de cinéma haïtien doit par ailleurs être organisé du 15 au 24 septembre prochain, à l'initiative de Fabienne Colas, star du cinéma haïtien établie à Montréal. «Quand je suis arrivé à Montréal en 1990, il n'y avait rien en cinéma au niveau de la communauté haïtienne, dit Rony Siméon, cameraman pour les Productions S.E.S. Mais là, on dirait que les gens se réveillent. Tout le monde essaie de faire quelque chose.» Attention, on ne parle pas ici de Dany Laferrière, qui évolue dans un circuit plus institutionnel. À Montréal, l'industrie du cinéma haïtien est un monde parallèle, pour ne pas dire underground. Les films de fiction se font sans subvention, avec des budgets dérisoires et du matériel de deuxième ordre. Faute de moyens, on use de débrouillardise. Les acteurs sont souvent des amis d'amis, un cousin ou une belle-soeur trouvés, bien sûr, en dehors de l'UDA (Union des artistes). Les films sont tournés dans l'appartement du réalisateur ou de ses parents.


Forcément, les résultats ont un gros côté amateur. Mais tous les éléments sont réunis pour que la machine se développe. Le milieu peut compter sur des réalisateurs, des scénaristes, des producteurs, des distributeurs, des points de vente et même un petit «star-system», dont Fabienne Colas est la figure de proue. Va sans dire, tout ce beau monde ne gagne pas sa vie avec le cinéma. De jour, ils travaillent dans la construction ou comme agents de sécurité. Il faut bien (sur)vivre. Mais les soirs et les fins de semaine, ils tournent.
 Avec tout ça, il ne faut pas oublier le public d'origine haïtienne, qui consomme ces films en masse, sans se formaliser du jeu approximatif des comédiens ou de la facture technique. Certains se déplacent en salle, mais la grosse majorité, plus axée sur le cinéma maison, se rabat sur le DVD.
Les films tournés à Haïti restent les plus appréciés. «Question de nostalgie», dit Wilfort Estimable. Mais l'intérêt grandit progressivement pour les productions locales.


La qualité des films s'améliore. Les acteurs sont issus de la communauté. Les histoires traduisent une réalité montréalaise. «Brusquement, les gens pensent que ça vaut le coup», résume Clovis Cadet, coporpriétaire de Divertimax, entreprise spécialisée dans la distribution de films haïtiens.

Un problème...

Malgré tout, la vie n'est pas rose dans le monde du cinéma montréalo-haïtien... Le problème du piratage et les budgets de crève-faim restent des freins majeurs à son développement.
Il faut savoir que dans le milieu, tout le monde essaie de «faire la piastre». Si certains jouent selon les règles, plusieurs petits détaillants se font une spécialité de vendre des DVD copiés en douce, à prix nettement inférieur. Selon Wilfort Estimable, qui lutte ouvertement contre ce fléau, 95 % des recettes d'un film haïtien iraient directement dans les poches des bootleggers. Rien pour donner confiance aux producteurs, qui appréhendent les pertes financières.

En 2004, Wilfort Estimable et la maison Divertimax ont lancé la campagne «DVD mauve» pour sensibiliser la communauté. Des petits films d'information ont été tournés avec Réginald Lubin, une grosse star du cinéma haïtien. La Régie du cinéma est même venue mettre un peu d'ordre dans ce bordel, normalisant par-ci, estampillant par-là.
Résultat: le piratage a diminué... mais pas disparu. Pour Wilfort Estimable, la bataille ne fait que commencer. Le cinéaste de 29 ans compte prendre les grands moyens pour enrayer le problème. «On n'a pas le choix de légaliser tout ça», lance-t-il, en évoquant d'éventuelles poursuites en justice.

Et un autre...

Mais il en faudra plus pour que le cinéma haïtien sorte de son sous-sol. Le budget moyen d'une production haïtienne tourne autour de 30 000 $. Difficile, dans ces conditions, de rivaliser avec les grosses productions «québécoises» comme C.R.A.Z.Y. ou Maurice Richard, qui ont coûté autour de huit millions.

Demander des subventions? Pas vraiment. Conscients de leur profil «hors norme», mal à l'aise avec la bureaucratie, et, surtout, très impatients de tourner, les cinéastes haïtiens préfèrent trouver leur financement ailleurs: banques, économies personnelles, avances des distributeurs ou commanditaires de maisons de transfert d'argent.

C'est le cas de Jean-Alix Holmand, réalisateur du film Convoitises, lancé l'automne dernier. Tourné en HD, avec  un «gros» 100 000 $, Convoitises est le film le plus coûteux de la jeune histoire du cinéma haïtien à Montréal. Ancien champion de judo reconverti dans le cinéma, Holmand a tiré un maximum de ficelles pour boucler son budget. «J'ai eu l'aide de quelques commerçants, mon ex-blonde a investi des sous, les acteurs ont travaillé pour un cachet minimum et... j'ai dû faire beaucoup de choses moi-même, comme le montage, dit-il, impassible. Les subventions? Il y a trop de compétition. Et moi, je voulais vraiment faire du cinéma. Je ne voulais pas attendre, je n'aime pas l'incertitude.»

Son audace a fini par payer puisque Convoitises sera présenté la semaine prochaine au Festival Vues d'Afrique. Pour un film haïtien fait ici, ce sera une première incursion dans un circuit plus «mainstream».


Cela dit, on est encore loin d'une projection au Paramount. Tant que certains standards techniques et professionnels ne seront pas respectés, le cinéma haïtien de Montréal ne dépassera pas les frontières de sa communauté.
Heureusement, cette petite industrie peut se rabattre sur un autre marché, beaucoup plus vaste: celui de la diaspora (voir autre texte). D'ici quelques mois, Convoitises et Gason Makoklen seront vus par des Haïtiens de Miami, New York et Port-au-Prince. Ce n'est pas Maurice Richard qui pourrait se payer ça!

 

FILMOGRAPHIE
Six films de fiction réalisés à Montréal
CONVOITISES (Jean-Alix Holmand), TOUCHE PAS À MON HOMME (Jean-Rony Lubin), LA PESTE DE L'AMOUR  (Jephté Bastien), QUARTIER SANS ISSUE (Gervais Germain), JEUNESSE DANS L'OMBRE (Wilfort Estimable, Frantz St-Louis, Rony Siméon), CONTROVERSES (Wilfort Estimable).
             


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 PHOTOS

 

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