Cinéma & littérature en Haïti
Par Robenson Bernard
12 septembre 2006

Le cinéma haïtien ne recourt guère à l'adaptation littéraire dans le choix de ses scénarios. Au reste, les écrivains du terroir devraient prendre acte de cette situation : il n'y a pas une franche collaboration entre cinéastes et romanciers. Cette dynamique - oui, c'en est une - lance un défi à l'art ou à sa tendance fondamentale.
L'âge de la parole si bien nommée en littérature n'a malheureusement pas réussi à rallier nos passionnés du septième art. Ou, disons mieux : le cinéma haïtien en train de se faire se refuse carrément à brandir la bannière de la parole libérante, de l'écriture exploratoire, du travail textuel, du désir pulsionnel d'expression ou de la dérive verbale. Que ce soit par une espèce de catharsis ou une sorte de chauvinisme, le fossé est immense entre le cinéma et la littérature en Haïti. Rien de plus troublant et de plus déconcertant.
Mais il ne faut pas limiter cette situation du cinéma haïtien au seul terrain de l'adaptation, à l'analyse des rapports du 7e art et de la littérature digne de goût et de passion.
En fait, la convergence s'inscrit ou mérite d'être inscrite dans une perspective un peu plus large. Au plan socio-culturel, cinéma et littérature sont ancrés dans une même réalité historique en ce qu'ils affichent une même quête émancipatrice qui souligne les ombres et les lumières. Antonin, Najman semblent l'avoir assez bien compris d'autant que l'essentiel de leurs oeuvres constitue de véritables sujets d'étude pour les artistes.
C'est le cas de le dire : le texte littéraire ne sert point de base au travail filmique haïtien. L'aventure aurait été sans doute périlleuse pour nos réalisateurs dépourvus de moyens. Et évoluant dans un cadre qui n'offre guère de prise au développement d'observatoires artistiques où pourraient se regrouper plusieurs pyramides reliées entre elles par les passerelles d'un mécénat d'une grande efficacité. Mais, il n'en est rien. Solitaire et abandonné à son sort, le cinéma haïtien suit bon gré mal gré son petit bonhomme de chemin. Aucun long ou court-métrage n'a jamais pour origine directe des oeuvres écrites par des auteurs confirmés d'ici ou d'ailleurs.
Certes, le succès de certaines réalisations pourraient suggérer bien évidemment des romans époustouflants : «Millionnaire par erreur», «Barikad», «Le vent du désir», «Vocation» (J'en passe et non des moindres), sont de celles-là, du moins au niveau du caractère incitatif de leurs titres. Sans oublier la brève et superbe esquisse historique «Royal Bonbon» qui donnait à voir et à aimer un Dominique Batraville poussant bien loin son propos comme pour tenter de matérialiser ingénieusement ses idées. Mais, force est de reconnaître que les productions cinématographiques haïtiennes, dans leur grande majorité, n'empruntent à «l'espace littéraire» (Maurice Blanchot) aucun argument narratif. Aucune alchimie.
A l'évidence, pour un art qui est en pleine construction et qui n'en finit pas de se chercher, le fait peut être assez compréhensible. Soit. Mais ce n'est pas une raison pour nos cinéastes de faire fi du patrimoine littéraire, en préférant la plupart du temps les scénarios «originaux» ou tout simplement creux et plats. Les institutions culturelles concernées ont certainement leurs mots à dire à ce sujet.
Plus pour leur malheur que pour leur bonheur très mal compris, les deux arts paraissent donc suivre des cheminements autonomes et discrets. Le constat est alarmant : sur l'écran, le théâtre est plus souvent présent que le cinéma capable de faire pâlir bien des soleils. O imagination ! Ô création ! Ô ravissement esthétique ! Toujours est-il qu'il est réconfortant de noter que même avec les moyens du bord, une brochette de cinéastes du milieu annoncent la montée en puissance du 7e art en Haïti. Ils font feu de tout bois pour produire du bon cinéma d'amateur tout aussi soucieux de sa richesse, de sa pauvreté que de la conscience créatrice.
Temps de stars et de génies en exercice. Impressionnante conjonction de talents, de rêves fous et de désirs de plaire. Passion de cette formidable utopie qu'est le cinéma dont la littérature est la grande vitrine. Littérature ? Le cinéma grand public et de qualité ne peut pas s'en passer.