Nationsoleil | L'Haïti culturelle

Samedi 19 décembre 2009

 

Carole Demesmin & Jean-Claude Martineau - Trente ans de collaboration, pas une ride

 

En décembre, même si on n’a pas toujours été sages, on s’attend quand même à des cadeaux. Souvent, on reçoit des présents de peu d’importance, comme quoi, c’est le geste qui compte. Mais rarement un décembre n’a été aussi généreux avec nous. On s’est longtemps plaint de la marginalité artistique de la communauté haïtienne de Montréal, puis soudain au moins depuis quelques années, un déluge d’activités qui donnent l’embarras du choix. Cependant, elles ne sont pas de la même qualité que ce spectacle auquel nous avons assisté le 12 décembre dernier.

Carole Demesmin pour nous existe et chante depuis toujours et pour cause, elle chante depuis 30 ans et n’a pas visité Montréal depuis 26 ans, imaginez. Figure de proue de la scène artistique haïtienne, citée au panthéon virtuel de la culture, active jusqu’au début des années 90, elle fut elle aussi à l’instar de tant d’autres, emportée par la vague des changements socio-culturels et politiques nés des événements de 1986.

Désengagement des producteurs, révolution dans la musique, l’une des plus belles voix d’Haïti a été mise au rebut par toute une génération d’animateurs et de jeunes qui ne lui connaissaient que «Lumane Casimir». Et soudainement, alors qu’on désespérait de cette grande perdition, le nom de Carole reparait dans diverses manifestations culturelles dans l’espace haïtien. Renaissance miraculeuse alors que la chanson haïtienne refleurit timidement à travers de jeunes voix confirmées et d’autres à l’être.

 
Jean-Claude Martineau «Koralen» est de ces races de conteurs qui ne se voient plus en Haïti. Plus qu'un conteur, cet artiste polyvalent a marqué et façonné l'imaginaire collectif haïtien par son verbe unique, l'originalité de ses trouvailles et la justesse de ses propos. Poète, parolier, musicien, dramaturge... Jean-Claude Martineau est surtout connu pour son formidable travail avec Carole Demesmin «Mawoule», mais il est aussi un militant qui a surtout livré bataille en diaspora aux heures sombres de la dictature. Son chant de guerre «Lè na libere Ayiti va bèl» est resté gravé dans les mémoires et est encore entonné dans diverses manifestations en faveur du peuple haïtien.

Ce duo, tels Cocotte et Figaro sur une même scène était le rêve impossible de tout «trentenaire» qui ne s’autorisait même plus à y croire encore. Les organisateurs de l’événement, le Consulat haïtien à Montréal, avait entretenu le mystère autour du format de la soirée, mais en pénétrant dans la salle, un seul regard sur la scène suffisait pour nous renseigner sur ce qui se préparait. Deux fauteuils placés de biais pour seul décor et un groupe de six musiciens en toile de fond*. Mais par-delà ce décor pour le moins simpliste, on imagine cette cour humide, pénétrée ça et là de rayons de lune, des arbres fruitiers tout autour, avocatier, quénépier, goyavier… au milieu desquels trône ce majestueux manguier, lieu de rassemblement de toute la marmaille des environs et des autres aussi, ceux qui ont vécu et portent plus ou moins courageusement le poids des ans. La voix du griot s’élève à travers le chant des criquets et les senteurs du jasmin et des citronnelles.

Cette soirée a évoqué du début à la fin un retour à l’enfance. Ceux qui n’ont pas vécu à la campagne au cours de ces années bénies ne peuvent pas comprendre. Koralen en griot et Mawoule en reine chanterelle ont enchanté les 500 spectateurs venus déguster ce moment unique. Caravelle en guise d’introduction, pitit kay (visionner dans la section multimédia), si n te konnen, Mawoule, Randevou, Fanm dayiti, plante manyòk et Lumane Casimir ont repris vie là, sous nos yeux ahuris, heureux de voir que du haut de ses trente ans de carrière depuis ses débuts avec Haïti Culturelle à Boston qui a d’ailleurs décrété un jour Carole Demesmin le 22 novembre de chaque année, elle garde encore la forme. Les pas de danse et la voix sont toujours aussi fluides et vigoureux et la voix raconte avec la même limpidité et le même bonheur ces tranches de vie qui nous sont familières. Celle de Sovè qui peine dans son jardin de manioc ou celle de ces amoureux séparés par la distance qui se donnent un rendez-vous hypothétique afin de rejouer les scènes de leur bonheur ou encore celle d’une Lumane Casimir, cette voisine d’à côté minée par la misère et pour qui on se prend d’un sentiment indicible…

La musique de Carole et de Koralen, nous est chère parce qu’elle nous ressemble dans ce que nous avons de plus intime. Aussi, cette soirée de chansons, de contes et d’anecdotes avait l’allure de moments mille fois vécus. Je n’avais jamais entendu l’histoire de Djouman (visionner dans la section multimédia) avant cette soirée, mais combien d’entre nous ne connait pas un Djouman. De même, on a tous croisé un Maitre Pétion ou un Kamelo quelque part. Certes, l’histoire de Flè Dizè est d’une rare tristesse, elle nous touche à chaque fois comme si c’était la première, mais avant même que l’on s’habitue à cette misère qui est la nôtre, on a côtoyé des dizaines de Flè Dizè, elles s’appelaient Clotilde, Thérèse ou Marie-Rose, même des fois elles prenaient des traits masculins, Tancrède, Jean-Jean ou Renel, mais on  les a tous rencontrés au moins une fois au tournant de l’existence.

Cette soirée était également l’occasion pour Koralen de présenter une jeune artiste dont je n’ai pas retenu le nom, qui a chanté en français et en anglais certaines de ses nouvelles compositions. Carole Demesmin a remis à cette jeune fille un collier, sorte de passation de flambeau symbolique. Carole elle-même a vécu un moment similaire lors de son premier spectacle à Montréal au début de sa carrière. L’exceptionnelle Martha Jean-Claude s’est amenée sur scène de façon impromptue et avait prédit une fructueuse carrière à cette jeune artiste qu’elle entendait pour la première fois.

Le Consulat haïtien nous a fait un cadeau hors de prix. Fabienne Colas, toujours aussi à l’affût d’un coup d’éclat à promis de nous ramener Carole pour Haïti en Folie 2010. Gageons que tous ceux qui l’ont manquée et qui liront cette note se précipiteront au Parc Lafontaine en juillet prochain.

On se reverra sûrement là-bas.
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*Carole était accompagnée sur scène de Toto et Pascal Laraque (guitare et claviers), Fritz Pageot (basse), Yves Marsan (batterie), Jackson (tambours) & Oswald Durand Jr. (flûte, saxo et directeur musical)

Vallès Latry

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Carole & Koralen à Montréal | 12 déc. 09

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Manno Charlemagne | Juillet 09 | Montréal 

 

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