medium_pic_521.jpgL’année 2006 marque déjà sept ans depuis qu’a été célébré le centenaire de la présence du cinéma en Haïti. C’est le 14 décembre 1899 que la première projection a eu lieu au Petit Séminaire Collège Saint-Martial, soit quatre années seulement après que les frères Lumière eurent inventé ce qui allait plus tard être surnommé le 7ème art. Où en est-on aujourd’hui?

Accessibilité du septième art
Longévité n’est pas synonyme d’accessibilité. Les raisons de ce défaut d’accès sont évidentes, elles tiennent des problèmes d’infrastructures et de créativité qui handicapent de nombreux autres domaines dans les provinces haïtiennes, particulièrement dans l’arrière-pays. Jusqu’aux années 80, des organismes publics ou non-gouvernementaux organisaient des projections publiques en plein air ou dans les églises ou encore dans les salles paroissiales destinées aux villageois afin de les divertir ou les sensibiliser sur différents problèmes sanitaires, sociaux ou autres. Mais ces initiatives se sont faites plus rares depuis, sans doute le contexte politique de ces années difficiles y est pour quelque chose.
Cela dit, la situation n’a pas tellement évolué et seules quelques villes de province et la capitale peuvent se targuer de disposer de salles de projection qui, en l’absence de toute réglementation, accueillent le public selon des tarifs souvent fantaisistes qui ne reflètent en rien le pouvoir d’achat des consommateurs ni ceux qui ont cours dans les pays étrangers.

Histoire d’un cinéma haïtien
Il a quand même fallu attendre le milieu du siècle dernier pour voir naître les premières productions cinématographiques locales, parmi lesquelles nous retiendrons un documentaire de Édouard Guilbaud et Emmanuel Lafontant sorti en 1962 et intitulé Mais je suis belle, suivi de celui de Arnold Antonin, Haïti, le chemin de la liberté (1974). Ce film, d’ailleurs considéré par plus d’un comme un film culte, retrace l'histoire des habitants d'Haïti, de leurs luttes pour la liberté depuis l'arrivée de Christophe Colomb jusqu'à l'unité nationale contre la dictature.
La première œuvre de fiction est cependant attribuée à Bob Lemoine qui sort Olivia en 1976. Le cinéaste et animateur de radio à la voix de stentor y aborde l’épineux problème de l’exode rural en Haïti.
La même année, Raphaël Stines sort M ap pale nèt qui est une adaptation créole de la pièce Le bel indifférent de Jean Cocteau et qui met en vedette le fameux publicitaire François Latour et Jessie Alphonse. Ce film consiste en une scène de vie conjugale présentant les multiples frustrations d'une épouse angoissée et révoltée contre les incartades et l'indifférence de son mari.
Rassoul Labuchin lui emboîte le pas en réalisant le très célèbre Anita qui raconte l’histoire d’une servante, employée par une maîtresse de maison qui lui fait subir toutes sortes de calamités. Ceux qui connaissent Sentaniz de Maurice Sixto ont une idée passablement claire de l’histoire d’Anita. Ce film inaugure le cinéma d’intervention des années 80 en Haïti et alimentera davantage le débat sur les conditions de vie des classes les plus défavorisées du pays.
Dans la même lignée, Haïti Films nous livre en 1983 Canne amère qui fait une analyse historico-politique des transformations structurelles qui se sont opérées à Haïti dans le domaine économique et social au cours de la décennie 1973-1983, jusqu'à l'exode de milliers d'Haïtiens fuyant la famine et la mort pour se faire embaucher dans les Bateys de la République dominicaine ou s’envolent vers le « mirage américain ».

Qualité technique
Du point de vue technique, ces films sont crédités d’une bonne qualité technique. Rappelons que dès les années 50, la qualité sonore des produits cinématographiques sont dotés de plusieurs pistes de son distinctes de qualité moyenne créant une illusion acoustique englobante, qualifiée de son environnant, appelé en anglais Surround Sound. Le cinéma haïtien des années 70/80 bénéficie de toutes ces technologies. De même, au niveau de l’image, les réalisateurs qui, pour la plupart, maîtrisaient les techniques cinématographiques en cours savaient fort bien que ce qui fait avant tout la qualité d’une image, c’est la qualité de l’objectif, puis des capteurs et enfin du traitement du signal dans la caméra. Tournés pour la plupart en 16mm, c’est-à-dire de qualité intermédiaire si l’on se réfère au 35mm actuel (norme standard dans le cinéma professionnel actuel) ou en format Béta, les œuvres haïtiennes tant réalisées dans le pays ou à l’étranger faisaient souvent l’objet de bonnes critiques et représentaient correctement le pays dans les différents festivals régionaux ou internationaux.

D’un cinéma de dénonciation à un cinéma fantaisiste dit populairemedium_dv0028.jpg
Toute cette période est marquée par un cinéma de dénonciation qui laisse très peu de place au divertissement. Le contexte s’y prête bien; c’est ainsi que la plupart des réalisateurs privilégient le cinéma documentaire où les acteurs sont des personnages réels qui sont loin de faire dans la fiction mais qui vivent au quotidien les misères et malheurs décrits sur les écrans.
Quand vers 1986, Raynald Delerme et Guy J. Elie réalisent Founérailles avec la troupe Languichatte, ce sont des acteurs empruntés de la télévision et surtout du théâtre qui inaugurent en Haïti le cinéma de divertissement. La télévision a d’abord été un grand vecteur de ce genre avec des séries comme Languichatte, Papa Pyè pour ne citer que les meilleures, toutefois, la plupart de ces acteurs étaient avant tout des hommes et des femmes de planches. Les séries de télé comme Les gens d’ici, Pè Toma, Gabèl, Pyram - Agent spécial 812, etc. ont pour la plupart été créés par des hommes de théâtre qui ont tenu sinon tous, du moins la majeure partie les rôles principaux. Le public haïtien était familier avec des noms tels que Frédéric Surpris, Aly Alvarez, Sydney Louis (Pè Toma), Roland Dorfeuille (Pyram) qui ont tenté avec plus ou moins de succès de le divertir à travers les années. Raynald Delerme, connu pour avoir osé le transfert de ces œuvres de divertissement au grand écran était lui-même membre de la Troupe Languichatte en plus d’être le réalisateur de nombreuses des séries.
La transition était souhaitable, d’autant plus que le cinéma haïtien, toutes tendances confondues, se retrouvait au point mort. Mais ces réalisateurs qui, avec Jean-Gardy Bien-Aimé allaient populariser le cinéma sur vidéo, étaient loin de s’imaginer qu’ils faisaient entrer le cinéma haïtien dans une ère nouvelle.

Les points positifsmedium_la_20peur_20d_aimer.jpg
Il est indéniable qu’il existe désormais une industrie haïtienne du cinéma. Que ce soit en Floride, à Montréal ou à Port-au-Prince, les projets se comptent par centaine et des milliers de dollars – faute de statistiques – sont dépensés pour les rendre concrets. Des centaines de maisons de productions fictives ou réelles sont créées, mais seules quelques-unes au rang desquelles Communications Plus (Anaïse Chavenet, Edner Jean…) montrent une certaine constance dans le financement de ces projets. On estime à une bonne vingtaine les films qui sortent annuellement sur les écrans haïtiens de Port-au-Prince et encore plus à Miami, sans compter ceux qui prennent directement le chemin du petit écran à travers le dvd. Le marché du dvd est sans doute le plus lucratif, même si ceux qui s’enrichissent ne sont pas les artisans de ces œuvres pour le moins contestables.
Il demeure que ce sont avant tout des productions locales (Haïti et diaspora), rarement financées par des intérêts étrangers. Elles permettent aux « talents » locaux de s’exercer à différentes étapes de la production d’un film et portent sur des réalités haïtiennes certes rarement approfondies, mais se situant au cœur des préoccupations d’une jeunesse qui constitue le public-cible de ce cinéma très singulier si l’on se réfère aux œuvres du reste des Antilles.
Le cinéma haïtien existe en dehors de toutes structures institutionnelles d’encadrement des artisans de l’industrie et de subventions. Il existe en dépit du faible soutien du secteur privé qui croit mieux devoir faire de la résistance pour subsister plutôt que de jouer au mécène, lors même que ce ne serait pas sans contrepartie.
Puis, les productions de ces dernières années nous ont donné à voir des collaborations intéressantes qui nous ont valu la découverte d’excellents éléments (acteurs et techniciens) qui se sont élevés au-dessus des autres et se sont affirmés au fil des projets : Réginald Lubin, Smoye Noisy, Fabienne Colas, Fresnel Larosilière, Richard Sénécal pour ne citer que quelques-uns des meilleurs. Ils nous ont révélé une autre facette de la personnalité de l’haïtien, celui qui coopère, qui sait se montrer solidaire, qui croit en la grande famille. Cette quasi-absence de concurrence n’a cependant pas que de bons côtés, la complaisance des médias et du public face aux œuvres cinématographiques de qualité douteuse est justement l’ennemi numéro un de ce nouveau genre de cinéma.
Tout compte fait, le simple fait d’exister est en soi une victoire, mais et après…

Points négatifs
Filmer participe d’un acte de production et produire est une association entre l’art, la technique de la narration filmée et les moyens financiers. Mais, ça ne s’arrête pas là car produire suppose aussi donner des réponses adéquates aux questions qui sous-tendent le désir et les raisons de produire. Pourquoi produire? Quoi produire? Comment produire? Objectives et subjectives à la fois, ces interrogations déterminent toute la vision ou la stratégie, culturelle ou commerciale, de production d’un film de télévision ou de cinéma.
Les productions cinématographiques haïtiennes ne semblent nullement se préoccuper de ces questions et ça se ressent. On veut faire différent, mais on n’a pas de repères. De fait, le cinéma haïtien n’est comparable à aucun autre cinéma dans le monde. J’exagère mais bon! Je veux dire qu’il est unique et sans complexe. Il ne cherche pas à s’aliéner des images et clichés étrangers ni non plus à dépeindre de façon adéquate une certaine facette de la réalité locale ou régionale. Pas qu’il ne voudrait pas, mais il ne le peut ne sachant pas que les questions de production ne se limitent pas uniquement aux apports financiers, aux compétences techniques ou à la passion artistique.
Le cinéma haïtien a oublié de jouer son rôle de mémoire, il a oublié la portée et l’influence de l’histoire et des images qui la soutiennent sur les générations présentes et futures. Qui a vu Anita, gouverneurs de la rosée ou Canne amère ne les ont jamais oubliés, ces histoires servent de référence dans les conversations et servent de trait d’union entre toute une génération. De ce point de vue, la transition n’est pas faite, d’un cinéma essentiellement de résistance, de dénonciation, on est passé à un cinéma populaire et fantaisiste où tout un chacun se croit une mission quasi-divine de divertir les gens.
Jamais l’image d’Haïti et des haïtiens n’a été aussi mauvaise à travers le monde, mais est-ce qu’un réalisateur de fiction, à part Raoul Peck qui joue dans une autre ligue de toute façon, a jamais osé poser son regard et donner son point de vue sur « les histoires» du monde, « capturer» et interroger la mémoire collective, séduire, divertir et informer? Vous me direz, « Et Jean-Gardy Bien-Aimé avec ses gens de bien ?» Et moi je vous répondrai « L’avez-vous revu ce film ?»
Où sont passés les vrais cinéastes? Auraient-ils abdiqué face à la vague déferlante de vidéastes amateurs qui se sont accaparés de la caméra-vidéo. De Miami à Montréal en passant par Port-au-Prince, ils inondent les marchés avec des historiettes filmées en un clin d’œil, ignorant tout des fondamentaux de la structure narrative du cinéma. Ils offrent des émotions, du rire et du plaisir, à leur clientèle. Et selon toute vraisemblance, celle-ci n’en demande pas plus. Les quelques rares critiques qui s’insurgent contre ce genre de pratiques sont allègrement hués et leurs voix se font tout faible, presqu’inaudible alors que le lavalas continue à rafler tout sur son passage. La raison du plus fort, ça vous dit quelque chose.
En l’absence de tout débat, le paysage cinématographique haïtien est ainsi chargé de contradictions et de confusions pseudo-élitistes qui font que tout un chacun campe sur ses positions. Un cinéma local compétitif doit pouvoir faire de la place aux films documentaires – Rachel Magloire, Frantz Voltaire, Arnold Antonin…n’ont pas lâché prise heureusement – pour préciser la pensée de l’être haïtien, mais aussi aux films de divertissement ou au cinéma d’auteur pour vendre du rêve, oui mais en osant regarder en face la réalité car si le rêve ne naît pas de cette réalité, il n’est que chimère, qu’utopie.
Un cinéma compétitif doit pouvoir tirer le meilleur parti du numérique afin de multiplier sa créativité, de produire davantage sans sacrifier la qualité, de réinterroger et d’enrichir la mémoire haïtienne et antillaise. Un nouveau monde du film s’ouvre : celui de « capturer» et de redessiner l’identité haïtienne, en faisant l’économie de certaines contraintes financières de la coûteuse technologie analogique. Mais il reste au cinéaste de savoir ce qu’il fait, et d’avoir une histoire à raconter. Lorsqu’on n’a rien à dire, on se tait.

Voici une brève liste des meilleurs films haitiens des 5 dernières années:
- La peur d'aimer (2001) Réginald Lubin(Réal) Sandra Lobir, Stéphanie Saint-Louis.
- Barikad (2002) Richard Sénécal (Réal.) Fabienne Colas, Handy Tibert
- I love you Anne (2003) Richard Sénécal (Réal.) Nice Simon, Don Kato, Tonton Bicha
- V.I.P. (2004) Réginald Lubin (Réal.) Sophia Désir, Réginald Lubin, Smoye Noisy
- Convoitises (2005) Jean-Alix Holmand (Réal.) Fabienne Colas, Jean-Alix Holmand

Pour une liste exhaustive des films sortis, à vous de juger:www.telediaspora.com/products.htm


Vallès Latry