Musique | Concert - 19 avril 2010
Ayiti pa p mouri – Bélo, Wesli & Vox Sambou, le pari de la musique
Soigner Haïti par la musique, un pari thérapeutique éprouvé depuis des décennies sur ce «grand petit peuple» des Caraïbes, prisonnier d'un passé qui fait d'incessantes incursions dans un présent prodigieusement bancal. Vox Sambou, Wesli & Bélo se sont essayé à leur façon ce samedi.
Haïti et musique sont une même entité qui s'abreuve à la même source. Aussi, musique et Haïti ne devraient jamais être utilisés dans la même phrase, c'est un pléonasme vicieux à éviter à tout prix. C’est une vérité invariable, jamais le destin d'un peuple n'aura été aussi intimement lié à la musique. Pensez aux «hans» qui s’échappent des bouches de nos paysans qui labourent la terre, pensez aux démarches de nos paysannes qui ondulent sous le poids des lourds paniers de provisions, pensez jusqu’au nom même de cette île et vous verrez que la musicalité habite chacun de nos gestes, chacune de nos pensées jusqu’à nos soupirs et nos «tchuip» sonores dont on est friands.
Mais, malgré les doses répétées, chaque jour plus massives, la musique n’aura pas guéri Haiti de ses plaies jour après jour plus béantes, mais c’est notre thérapie à nous. Certains vont chez les psy, nous on se remet à la musique. Samedi 17 avril 2010, le public du Théâtre Télus a eu droit à sa dose, pour le reste, advienne que pourra.
Une orgie musicale
Les absents ont toujours tort, dit-on. En tout cas, ça s’est vérifié au moins samedi dernier car ceux qui ont loupé cette soirée s’en mordront longtemps les doigts. Dans une salle claisemée, Vox Sambou, Wesli puis Bélo ont donné la mesure de leur talent en se livrant à une véritable orgie musicale. À l’évidence, ces trois aficionados de la scène, soucieux de gâter au mieux leur public, ont mis le paquet ne lésinant sur rien. La scène était bien parée pour l’événement, le son décent pour les deux premiers artistes et impeccable dans le cas de Bélo.
Vox Sambou

Vox Sambou a fait montre de créativité musicale en dépit d’un répertoire à l’évidence inconnu pour le public. Des rythmes aux accents chaloupés, fruit d’un compromis Pop, Rock à forte dominance Rap & Raggae. Des choristes en parfaite harmonie avec le reste et un trombone intelligemment utilisé ajoutent un zeste de fantaisie à l’ensemble et le résultat est fort plaisant.
Un moment fort apprécié du publié reste l’interprétation par une des choristes du classique «Mawoulé» de Carole Demesmin sur une composition de Koralen. Fougue, intensité et émotion au rendez-vous, véritable rayon de soleil dans cette salle clairsemée du Théâtre Télus. Koralen prouve encore une fois qu’il a du flair. Présentée lors du passage de Carole au Gésu en décembre dernier, cette jeune artiste a reçu de la diva un collier en guise de passation de flambeau, une façon pour elle de répéter le geste de Martha Jean-Claude à son égard 30 ans plus tôt.
Wesli

C’est le métissage musico-culturel par excellence autant par la composition du groupe que par les sons. Des sons qui flirtent sans vergogne, s’apprivoisent dans un univers musical où ils copulent sans retenue. À l’évidence un boulimique de scène, Wesli épate et fait corps avec la musique qu’il transmet avec une passion éfrenée à un public médusé devant tant de richesse. Toujours aux aguets du moindre accent sonore, sur la scène du Théâtre Télus, ce jeune multi-instrumentiste récipiendaire du Prix Radio-Canada / Révélation de l’année 2009-2010 et Prix Babel Med Music France 2010, a fait preuve d’une grande sensibilité artistique et se révèle comme l’un des talents les plus prometteurs de cette musique du monde toujours aussi souterraine.
Fait à souligner, Wesli s’est présenté avec un full band, une paire de choristes dans le vent et une ligne de cuivres survoltés. Rares sont en effet les artistes solos haitiens qui se paient ce luxe, même les plus grands, Emeline, Beetov... contraintes budgétaires obligent.
Bélo

Deux albums seulement et déjà Bélo se révèle comme un fin mélodiste, se hissant à ce titre aux côtés d’un Réginald Policard. Ce n’est donc pas peu dire. Des refrains qui accrochent, qui collent au plafond et voltigent tels des étincelles s’échappant d’un brasier, c’est la musique de Bélo. Jazz, Funk, Pop, Rock, Reggae ... tous les styles sont passés à la moulinette pour produire une musique authentique d’une rare subtilité. Digne successeur de Beethova, Bélo joue avec les mots et parvient par un tour de passe passe dont seul il a le secret à émouvoir, à galvaniser un public béat d’admiration et en même temps à atténuer la gravité des sujets qu’il traite dans ses chansons. Car Bélo est habité par Haiti, Lakou trankil, Pa ri nan malè m, Match, Timoun yo, Istwa dwòl... autant de titres qui refèrent à cette terre ravagée et invitent en même temps à voyager dans un univers musical dont Bélo a ouvert le passage à la poignée de mélomanes venus l’applaudir.
On notera que l’artiste a présenté des extraits de ses deux nouvelles compositions, pitit deyò, poignate adresse à une diaspora en mal d’identité et Ti Jean pour laquelle il recevra le Prix spécial caribéen 2010 de la Sacem avec le Martiniquais Saël qui chante en duo avec lui sur cette pièce.
Bélo était accompagné de musiciens pour la plupart recrutés à Montréal, mais qui ont exécuté sa musique avec un bonheur égal que son band habituel.
Vallès Latry
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Photos: Smith Latry, Vallès Latry